Akli Moussouni. Ingénieur Agronome : «Des tentations à coups de milliards pour un contrat de dupes»

Elwatan; le Lundi 22 Mai 2017
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- Quelle est votre analyse quant à la démarche du gouvernement visant la privatisation des fermes pilotes, d’autant plus que des exemples illustrant l’échec d’un partenariat déjà engagé dans le passé, à l’image de la filière de pomme de terre ?

Aucune ferme pilote n’est expertisée pour servir justement d’entité pilote comme son nom l’indique. L’échec de ce «pilotage» a fait de ces fermes des rescapées de la restructuration des ex-domaines autogérés, disposant néanmoins des plus belles potentialités agricoles. Transformées en entités commerciales agissant juste pour une comptabilité positive dans le cadre d’une Société de gestion des participation (SGP) où seul l’Etat participe.

Si elles sont appelées à faire évoluer l’agriculture algérienne dans le cadre du «nouveau modèle économique» à travers la privatisation, qu’est-ce qu’on aurait apporté en plus en dehors de l’argent frais par rapport à la restructuration des ex-domaines autogérés ? Rien, puisqu’il est demandé au nouveau partenaires d’être en même temps un porteur de projet, et qu’il doit respecter sa «vocation» dans le respect de sa «stratégie», qui elle-même s’inscrit dans le cadre du Programme national du développement agricole (PNDA) abandonné justement par manque de financement et dont les résultats sont catastrophiques.

En plus de l’absence de planification d’une synergie qui doit impliquer ces fermes, le repreneur national est appelé à agir dans une camisole de force malgré la couverture très majoritaire (66%) du capital à engager. Pour ce qui est de l’offre étrangère éventuelle, elle est rejetée de fait par la règle 51/49 qui a déjà cloué les IDE (Investissements directs étrangers) en faveur du pays.

- Les conditions de cette privatisation ont-elles été réunies pour rendre ces fermes plus performantes ?

La mise en concession de ces fermes pilotes à travers une soumission à une très brève échéance sur la base d’une panoplie d’exigences administratives et des conditions de parrainage par les banques impossible à obtenir en si peu de temps laissent penser que c’est une démarche non ébruitée pour ne pas éveiller des réactions inattendues comme pour le gaz de schiste.

Il est vrai qu’il n’y a pas lieu de rééditer la restructuration des ex-domaines autogérés pour éviter de morceler les terres, mais les conditions de cette nouvelle attribution n’autorisent en rien de nouvelles perspectives en agissant individuellement en «fermes d’affaires» à travers des «business plans». En plus, la confidentialité qui entoure la monographie de ces fermes alors que leurs bilans doivent être rendus publics, ce qui ajoute aux zones d’ombre entourant cette démarche.

- C’est donc un mauvais départ pour ce nouveau modèle ?

Apparemment, oui. Nous assistons plutôt à des tentations à coups de milliards pour des contrats de dupes dont la suite est génératrice de conflits, comme celui que vous avez cité dans l’un de vos papiers précédents concernant surtout les fermes pilotes de Bouira. En effet, une contradiction de taille est remarquable par rapport à l’appel à candidature de très courte durée (1 mois), d’une part, et les délais trop longs (de 3 à 5 ans) accordés au nouveau partenaire pour mettre en place la totalité de son «business plan», d’autre part.

Par ailleurs, l’objectif envisagé, en l’occurrence l’approvisionnement du marché national sans aucune planification, d’une part, et des «priorités» accordées aux plantations en intensif, abandonnées dans bien des cas pour des raisons techniques et environnementales, d’autre part, laissent penser que l’acquéreur en tant que «porteur de projet» va contribuer à l’anarchie qui caractérise déjà ce secteur.

- S’agit-il alors dans ces conditions d’une autre aventure dans les réformes autour du foncier agricole ?

La précarité du partenariat et sa révocation sont bien spécifiées dans le cahier des charges et une rupture peut donc intervenir à tout moment. Une clause bien entendu aux dépens du partenaire privé, puisque ce dernier ne peut en aucun se faire rembourser les fonds investis malgré le fait qu’il soit majoritaire dans le capital. Il s’agit bel et bien d’un véritable guet-apens que la partie publique peut à tout moment faire fonctionner, en remettant en cause ce «partenariat» qui ne s’inscrirait pas dans sa «stratégie».

Par ailleurs, la reprise intégrale du personnel, l’éternelle exigence populiste, pose problème du fait de son caractère handicapant toute gestion innovante et rationnelle. Ce qui n’est autre qu’un autre impair qui s’ajoute à toutes ces exigences contraignantes. Ce sont autant de conditions qui ne s’inscrivent dans aucune logique de construction de nouvelles entités capables de recomposer à leur tour un secteur figé justement par des visions sans fondements objectifs.

- Quelle solution peut-on envisager alors pour redynamiser ce potentiel qui peut contribuer dans une large mesure à la sécurité alimentaire du pays du fait qu’il dispose des meilleures potentialités agricoles ?

Souvenez-vous que l’argent public a été dilapidé à travers ce qui est appelé «le programme national du développement agricole» sans résultat significatif. Je m’insurge contre l’idée de répéter la même démarche avec celle du privé. Ce dernier peut constituer une dernière chance pour sauvegarder ce qui en reste. Toutefois, il faut retenir qu’il n’y a pas lieu d’agir encore à travers des entités dispersées quels que soient leurs statuts ou leurs forces.

Il faut absolument recomposer le secteur agricole sur la base de schémas locaux adaptés à chaque contexte pour impliquer en même temps toutes les entités publiques, privées ou mixtes où toutes les parties s’impliqueront avec le même esprit de filière à faire partager avec les pouvoirs publics.

Ces derniers, à leur tour, doivent dégager une vision d’avenir au lieu de faire du tac au tac. Par exemple, l’idée d’imposer la reprise du personnel dans le cas de la concession des fermes pilotes est handicapante connaissant le manque de savoir-faire et de rentabilité de ce personnel, alors que celui-ci dispose d’une formidable expérience à recycler.

Donc, la redynamisation durable du potentiel humain et matériel dormant ne peut se faire qu’à travers des besoins économiques pour des marchés à investir. Ce sont ces derniers qui imposeraient toute démarche à entreprendre. Aucun modèle de développement ne peut s’imposer dans un contexte durable qui n’aurait pas évolué en fonction de besoins économiques précis et identifiés à terme.

Categorie(s): economie

Auteur(s): Amar Fedjkhi

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