Amélie Myriam Chelly. Spécialiste du monde iranien et du chiisme, Réagissez

Elwatan; le Mercredi 27 Septembre 2017
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- Dans son premier discours à l’ONU, le président américain a appelé la communauté internationale à plus de fermeté envers l’Iran, réitérant ses critiques envers l’accord passé sur le nucléaire, «l’un des pires» jamais signés par les Etats-Unis. M. Trump a également décrit le régime de Téhéran comme un «Etat-voyou», une dictature qui exporte le terrorisme. Vous attendiez-vous à ce que Donald Trump tienne un discours aussi musclé à l’égard de Téhéran ? Pourquoi ?

Le discours de Donald Trump s’inscrit dans une continuité que nous pouvons faire remonter à sa campagne présidentielle, et ce, même si quelques éléments avaient pu, en début de mandat, laisser supposer qu’il aurait pu opter pour un discours plus nuancé. Rappelons avant tout qu’au cours de sa campagne, Donald Trump avait promis de déchirer les accords sur le nucléaire. Il y a eu ensuite le décret présidentiel 13 769, le «muslim ban», interdisant l’entrée du territoire américain aux citoyens de 7 pays dont l’Iran pour «protéger la Nation de l’entrée de terroristes étrangers aux Etats-Unis».

En conséquence, les Iraniens n’ont plus accès au territoire des Etats-Unis alors qu’aucun ressortissant iranien n’a jamais été impliqué dans un acte de terrorisme sur le sol américain. Ce décret répond à des restrictions déjà initiées par le Congrès à la fin du mandat de Barack Obama, après la signature des accords de 2015 d’ailleurs.

Cette démarche répond parfaitement à la logique des pressions néo-conservatrices du Congrès avec lesquelles l’actuel Président a dû composer pour arriver à la Maison-Blanche. Cette logique a bien été redéployée, tant dans le fond que dans la forme, au cours du premier voyage officiel de Donald Trump à l’étranger. Il a choisi Riyad, le jour de l’élection présidentielle iranienne, le 19 mai 2017 — le symbole est très fort —, et un parterre de 54 chefs et représentants d’Etats musulmans pour conclure des contrats d’armement, mais aussi appeler à un isolement de l’Iran désigné comme le «fer de lance du terrorisme mondial».

Toujours dans cette logique, nous avons plus récemment encore entendu l’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, faire de l’Iran «une nouvelle Corée du Nord», or nous savons, au-delà des distinctions évidentes qui existent entre les deux modèles politiques, qu’à l’immense différence de la Corée du nord, l’Iran veut l’ouverture, la sortie des sanctions et adopte de façon claire un discours de négociations sur la scène internationale. Enfin, point central, l’Iran a signé le traité de non-prolifération des armes nucléaires, pas la Corée du Nord. Oui, un tel discours était donc bien attendu.

- D’après vous, à quels calculs répond ce discours ? Renvoie-t-il à des considérations de politique interne ? Le président Trump qui a essuyé plusieurs revers depuis son élection chercherait-il sa première victoire politique ?

Ce discours répond à des considérations de politique interne, mais aussi internationale. Rappelons que Donald Trump avait fait trois promesses électorales de politique internationale : déchirer les accords sur le nucléaire, transférer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem de sorte à reconnaître un statut purement juif à Jérusalem, et geler les négociations avec les dirigeants palestiniens. Il n’a tenu aucune de ces promesses.

Les accords sont maintenus (et d’ailleurs il ne dit pas qu’il faut les supprimer mais qu’ils sont mauvais et qu’il faut les renégocier), le transfert de l’ambassade n’a pas été fait et Donald Trump a bien rencontré Mahmoud Abbas à Bethléem en Cisjordanie après avoir rencontré Benyamin Netanyahu en mai 2017. Ainsi, on peut tout à fait envisager qu’un discours si agressif à l’égard des accords s’explique par la recherche de la victoire politique.

La rhétorique du président Trump cherche à montrer une continuité, une permanence de sa ligne de conduite politique, une façon de maintenir la promesse en vie sans la tenir concrètement. Il y a par ailleurs des raisons de politique extérieure qui réveillent cette rhétorique néo-conservatrice (clairement adoptée par le Président sans qu’il soit lui-même néo-conservateur).

En effet, on peut déceler une nervosité américaine sur la question des terrains de conflits : Bachar al Assad est toujours là, les troupes iraniennes vont de victoire en victoire, ont un rôle précieux dans les reconquêtes de l’armée syrienne (pensons à Deir Ezzor), la République islamique entretient de bonnes relations avec l’Irak et envisage de transférer sa technologie militaire de fabrication de missiles de courte et moyenne portée à ses alliés, comme le Sud-Liban, pour lutter contre l’extrémisme takfiri.

Si on ajoute à cela les récentes démonstrations de force réalisées par les Houthis soutenus par l’Iran, au Yémen, pour célébrer les trois ans de la reprise de Sanaa, force est d’admettre que les victoires stratégiques iraniennes ont tendance à crisper les Américains.

- La crise du Golfe n’y est-elle pas aussi pour quelque chose ?

La crise avec le Qatar n’est pas non plus étrangère à l’endurcissement du discours vis-à-vis de l’Iran. En effet, Doha a été mis au ban le 5 juin dernier par la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite sous prétexte d’être un sponsor du terrorisme. S’il est évident que des raisons beaucoup plus pertinentes peuvent être invoquées pour expliquer la rupture des relations entre Doha et Riyad (comme la question du soutien qatari à l’ikhwanisme), les relations cordiales entre le Qatar et le grand rival iranien de la cour des Saoud est bien évidemment à considérer.

Rappelons que dès la conclusion des accords de Vienne de 2015, le ministre des affaires étrangères du Qatar a félicité son homologue iranien, que le Qatar a immédiatement félicité le président Hassan Rohani pour sa réélection et que, plus récemment, suite au double attentat de Daech à Téhéran, au Parlement iranien et au mausolée de l’imam Khomeyni (pôles institutionnels et idéologiques de la République islamique), l’émirat des Al Thani a présenté ses condoléances sans réserve aucune.

Suite au blocus imposé par l’Arabie saoudite au Qatar, l’Iran a très rapidement apporté son aide au petit émirat wahhabite en ouvrant son espace aérien à Qatar Airways, en assurant son approvisionnement en produits alimentaires et pour couronner le tout, Doha a désormais son ambassadeur à Téhéran, normalisant pleinement ses relations diplomatiques avec l’Iran.

L’Arabie saoudite veut donc punir un petit Qatar qui autonomise ses conduites politiques (soutien aux Frères musulmans, non-alignement au CCG, absence de lecture sunnite-chiite des problèmes régionaux, etc.) alors que le géant saoudien se sent conforté dans son rôle de gendarme du Golfe par le blanc-seing américain, ou du moins ce qui a été perçu comme tel, le 19 mai 2017, lors du voyage de Donald Trump à Riyad.

- Le secrétaire d’Etat américain, Rex Tillerson, a estimé lui aussi que l’accord sur le nucléaire iranien devait être amendé, faute de quoi les Etats-Unis ne pourraient continuer d’y participer. Pensez-vous que les Etats-Unis soient capables réellement de remettre en cause cet accord conclu en 2015 après douze années de longues et complexes négociations entre l’Iran et six grandes puissances, dont les Etats-Unis ?

Tout d’abord, le retrait unilatéral des américains semble être compliqué du fait même de la procédure internationale : les accords de Vienne sont multilatéraux, endossés par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Ensuite, sur le plan purement interne, une remise en question américaine des accords pourrait être bien problématique.

Notons, par exemple, que certains des sénateurs qui s’opposaient au traité fondaient leur rejet sur une méfiance vis-à-vis de l’aptitude de l’Iran à remplir ses obligations. Tel était le fondement le plus répandu de l’opposition aux accords : une supposée incapacité de l’Iran à respecter sa contrepartie. Or, la République islamique honorant ses engagements internationaux, les sénateurs qui étaient, à l’heure des négociations les plus violemment opposés à la signature des accords, comme Rand Paul et Chuck Schumer, demandent désormais leur maintien.

Par ailleurs, l’ancien candidat à la présidentielle américaine, Bernie Sanders, qui garde une influence non négligeable auprès d’une classe moyenne dynamique et éduquée, explique qu’il faut que l’Amérique revoie ses alliances, que l’Arabie Saoudite n’est «pas un allié des Etats-Unis», du fait qu’elle est un «pays antidémocratique qui a soutenu le terrorisme dans le monde entier».

Il appelle à se tourner vers l’Iran et ses déclarations ont un poids réel auprès de la population américaine. Remettre en cause les accords serait nourrir plus généreusement encore l’opposition américaine à Donald Trump, Bernie Sanders apparaissant, sur cette question, l’opposant le plus influent et le plus sérieux, sans oublier que nombre de conseillers américains en sécurité nationale, ambassadeurs et diplomates signent régulièrement des appels pour préserver ces accords.

La question des accords sur le nucléaire est d’une importance non négligeable sur le terrain politique intérieur. Au-delà de la seule considération de Washington, vouloir supprimer les accords — ce dont il n’est pas encore question — reviendrait à déclarer une guerre commerciale à la Russie, la Chine et à l’Union européenne.

Une telle entreprise isolerait significativement les Etats-Unis, et, allons plus loin, si l’Administration Trump se retirait unilatéralement, l’Iran pourrait faire appel aux institutions internationales pour faire valoir ses droits, là où l’Amérique piétinerait les règles qui régissent le concert des nations, tournure pour le moins inattendue !

Nous pourrions donc plus raisonnablement envisager que pour toutes les raisons que nous avons évoquées, les Etats-Unis se mettraient en quête d’une sorte de statu quo d’influence sur fond de rhétorique néo-conservatrice : systématiser la prise de sanctions contre l’Iran sur son programme de missiles balistiques pour compenser la levée progressive des sanctions prévue par les accords de Vienne de 2015. Ainsi, les effets positifs pour l’Iran de la levée des sanctions seraient ainsi neutralisés.

- Quelles pourraient être les conséquences d’une remise en cause de l’accord ?

Il serait intéressant, pour répondre à cette question, de regarder le contexte de crise diplomatique et militaire avec la Corée du Nord : les deux plus grands alliés américains en Asie sont la Corée du Sud et le Japon, à savoir les deux pays les plus directement menacés par la Corée du nord. Ces deux Etats ont tous deux demandé à l’Iran de tenir un rôle de médiateur auprès de Pyongyang dans le cadre de la crise, faisant fi des discours anti-iraniens de leur allié américain.

Suite à la signature des accords sur le nucléaire, l’ancienne présidente sud-coréenne Park Geun-Hye était partie en Iran avec une délégation de 230 hommes d’affaires pour tripler les échanges commerciaux, mais aussi demander à l’Iran — qui, rappelons-le, coopère avec Pyongyang dans le domaine militaire — de tenir un rôle de médiateur pour régler la crise entre les Corées.

En août 2017, l’Iran a obtenu une ligne de crédit de 8 milliards d’euros auprès de la banque sud-coréenne Exim Bank, ce qui permet à la fois d’encourager l’ouverture économique à laquelle aspire une République islamique étranglée par les prises de mesures coercitives américaines, mais aussi et surtout, ce qui montre que Séoul, allié américain, ne s’aligne pas sur le discours de l’administration Trump.

Pour ce qui concerne l’autre allié asiatique, le Japon, rappelons que le premier ministre nippon a envoyé un émissaire spécial auprès de Hassan Rohani toujours dans le but que l’Iran soit un médiateur dans le cadre de la crise avec le régime de Kim Jong-un, suite au tir de missile nord-coréen qui a traversé l’espace aérien japonais. Shinzo Abe a dit mardi dernier soutenir les accords sur le nucléaire et prévoit une visite d’Etat en Iran.

Cette observation simple permet de tirer plusieurs conclusions : d’abord les plus proches alliés de l’Amérique ne s’alignent pas sur son discours anti-iranien, ensuite du fait de l’exemplarité de l’Iran dans le respect des accords, aucun Etat impliqué ne saurait s’aligner sur les positions radicales de Donald Trump, et enfin, force est de constater la réceptivité évidente des Etats aux aspirations iraniennes à l’ouverture. Seule l’administration Trump cristallise son discours, s’isolant peut-être, se décrédibilisant certainement, mais surtout, esquivant une dynamique bien observable : les Iraniens tentent de répondre à leurs aspirations d’échanges commerciaux internationaux en recourant à l’euro désormais.

L’obtention de lignes de crédit en euros, ou encore les financements par les banques de l’entrepreneuriat européen en Iran (nous pensons à la BPI en France, ou à la banque autrichienne Oberbank) montrent que les interlocuteurs internationaux veulent renouer avec le marché iranien, quitte à contourner la voie du dollar comme accès au système bancaire international.

- Pensez-vous que l’Iran accepterait sans broncher une réouverture du dossier ?

L’Iran n’acceptera certainement pas une reconsidération des accords sans broncher, mais à l’heure qu’il est, sur place, ce qui prédomine avant tout, c’est le sentiment que le président Trump se décrédibilise auprès de la communauté internationale, sentiment qui conforte les Iraniens dans l’idée que les autres signataires, et notamment l’Union européenne, n’uniront pas leur voix à celle du Président américain.

Categorie(s): monde

Auteur(s): Zine Cherfaoui

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