Analyse : Trump, ses auxiliaires du Golfe et l’Iran

Elwatan; le Lundi 14 Mai 2018
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Par Lina Kennouche(*)

Depuis l’annonce fracassante du retrait des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire le 8 mai dernier, les provocations israéliennes font planer le danger d’un engrenage militaire à haut risque. Soucieux de ne pas provoquer une vague d’hostilité, l’Iran s’était jusque-là abstenu d’engager une riposte militaire en représailles à l’attaque israélienne du 9 avril contre la base T-4, près de Palmyre. Mais en se retirant officiellement du Plan d'action complet conjoint (JCPOA), Washington a donné un blanc- seing aux Israéliens pour renforcer leur action militaire en Syrie, en s’attaquant aux positions de l’armée syrienne près de Hama.

Cette nouvelle agression a conduit l’Iran à répliquer mercredi par des tirs de roquettes lancées depuis le sud du territoire syrien en direction des bases militaires israéliennes sur le Golan occupé, dans un contexte où le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, se trouvait en visite à Moscou pour s’assurer de la «continuité de la coordination entre l’armée russe et Tsahal». La concrétisation de l’une des promesses électorales du président américain, qui avait tiré un avantage certain de sa fermeté en matière de sécurité «d’Israël», séduisant l’électorat de la droite chrétienne sioniste aux Etats-Unis, renforce davantage l’imprévisibilité de la donne et la menace latente d’une confrontation à grande échelle.

Si ce «retrait» fait partie intégrante de la vision politique de Trump. Il témoigne également d’un retour, au sein de l’establishment américain, à la ligne dure du «changement de régime», approche abandonnée par Obama au profit du soutien à la frange modérée incarnée par Rohani. En substituant à la stratégie d’endiguement, celle du roll back, et en conjuguant pression politiques et sanctions économiques sur l’Iran, les partisans de la ligne du changement de régime espèrent renforcer les contradictions internes et accélérer l’explosion sociale.

Bien que Téhéran ait accepté d’avoir les mains liées par un accord sur le nucléaire qui l'enferme dans un projet de long terme et verrouille une partie de ses intérêts stratégiques, la multiplication des menaces de sanctions et la focalisation sur ses intentions balistiques vise à priver l’Iran d’une capacité de dissuasion autonome. Or le programme balistique iranien est indissociable de la ligne politique du régime pour répondre aux impératifs de sécurité nationale dans un environnement stratégique hostile accentué par la menace israélo-saoudienne.
L’action de Trump fait aujourd’hui l’objet d’un large consensus chez les auxiliaires du Golfe, au premier rang desquels l’Arabie Saoudite et les Emirats, mais le coût politique de cette nouvelle offensive pourrait être supérieure aux bénéfices retirés.

En effet, les Iraniens entendent résister à cette nouvelle tentative de mise en coupe réglée et ont déjà exprimé leur volonté de préserver l’accord. Quant aux Européens, s’ils convergent avec les Etats-Unis sur la nécessité d’endiguer l’avancée du programme balistique iranien et n’ont pas vigoureusement dénoncé la décision de Trump (le président français déclarant «regretter» cette «erreur»), ils semblent néanmoins déterminés à rester dans l’accord et poursuivre la coopération avec l’Iran. Le recours aux sanctions comme instrument de pression pourrait renforcer les contradictions avec des Européens réticents à voir leur liberté d’action économique aussi contrainte. Enfin, au-delà de l’impact dans les relations Etats-Unis – Europe, la décision américaine, en phase avec les intérêts israéliens, risque d’engager Israël dans une aventure guerrière dont le prix sera incomparablement plus élevé que 2006.

(*) Journaliste et universitaire à Beyrouth

Categorie(s): monde

Auteur(s): elwatan

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