Azzedine Kinzi . Anthropologue et enseignant-chercheur : Yennayer devient une fête nationale à part entière

Elwatan; le Vendredi 12 Janvier 2018
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Quelle est la signification anthropologique et étymologique de Yennayer ?

Yennayer dans la majorité des sociétés amazighes ou Nayer pour quelques-unes a généralement deux significations : Ixef Usgwas (début du nouvel an) et Yen Ayer (premier du mois). Ce deuxième sens renvoie au calendrier agraire berbère, fonctionnel depuis la nuit des temps dans les sociétés paysannes et traditionnelles de l’Afrique du Nord. Elles se sont toujours situées dans le temps par rapport aux différentes saisons de l’année qui impactent la paysannerie et son économie basée principalement sur l’agriculture.

C’est pourquoi, on parle de rites de passage d’une saison à une autre. En effet, il est de coutume chez les différentes communautés berbères de fêter aussi le premier jour du printemps, le premier jour de l’été, etc. 

Alors c’est quoi le rituel complet pour célébrer cette fête, désormais nationale, en «bon amazigh» ?

C’est un rituel basé sur trois éléments : Asfel (le sacrifice), art culinaire et musique. Le choix de la bête sacrifiée varie selon les régions des sociétés amazighes.

Par exemple en Kabylie et dans les Aurès, c’est un coq ; dans le M’zab, c’est un mouton ou plutôt une brebis pour être plus précis ; et dans d’autres régions comme au Maroc, on sacrifie un bouc. Quant à l’art culinaire, on se doit de préparer ce jour-là un repas copieux à base de couscous et de la viande de la bête sacrifiée. On l’agrémente généreusement en puisant dans les réserves des légumes et fruits secs qu’on a faites pour l’hiver.

A ce propos, on dit Yennayer bu seb3a isafaren  (Yennayer au sept ingrédients) ; chiffre évidemment réputé d’une symbolique très forte dans notre société depuis les religions païennes jusqu’à la religion musulmane. Dans plusieurs régions, il est donc vu de bon augure le fait qu’il y ait sept ingrédients dans Imensi n Yennayer (repas de Yennayer). Celui-là est préparé la veille dans certaines régions, comme dans la Kabylie du Djurdjura, et le jour-même du 12 janvier dans d’autres, comme dans la Kabylie de la Soummam.

Enfin, dans la tradition ancestrale liée à Yennayer, considéré comme une célébration festive par excellence, les jeux, la musique et les différents arts (danse, théâtre, etc.) y prennent une place importante. Nous avons par exemple Ayred chez les Beni Snous (Tlemcen) qui est une pratique carnavalesque où les gens portent des masques, chantent et dansent durant toute la nuit pour accueillir le nouvel an.

Au-delà de son inspiration de la tradition et des coutumes ancestrales, le calendrier lui-même est un symbole militant prôné par les acteurs du Mouvement culturel berbère particulièrement durant les années quatre-vingt…

Je dirais qu’il faut remonter plus loin encore, au travail de l’Académie berbère (association culturelle créée à Paris en 1966, ndlr) sous l’égide de Mohand Arab Bessaoud, Mohand Saïd Hanouz, Taos Amrouche ainsi que plusieurs autres intellectuels et militants de la cause amazighe.

Bien que leur travail fût aussi politique, ce sont eux qui ont lancé, entre autres, le militantisme culturel et identitaire dans la période postindépendance, notamment en immigration. Ils ont à ce propos développé plusieurs sujets de débat autour de l’apprentissage de la langue, sa graphie et surtout la manière dont il fallait dépoussiérer les coutumes et les traditions ancestrales, à l’époque «menacées de disparaître», parmi lesquelles le calendrier agraire qui a été toujours d’usage chez les différentes communautés berbères d’Algérie et d’Afrique du Nord d’une manière générale... 

La finalité de la question était de savoir pourquoi le choix de la date zéro du calendrier berbère était porté par ses confectionneurs, notamment Ammar Negadi, sur la victoire de Chichnaq (Sheshonq 1er) sur les Egyptiens et sa fondation de la XXIIe dynastie pharaonique, alors qu’il y a pleins d’autres faits qui ont marqué l’histoire berbère spécialement à l’ère de la Numidie unifiée ? En effet, la date zéro de notre calendrier berbère a été fixée sur la base de ce célèbre mythe qui évoque la victoire du roi amazigh Chichnaq sur les Egyptiens.

C’est le premier berbère intronisé en tant que pharaon. Même si, en tant qu’universitaire, je suis un peu réticent par rapport à ça, car il y a beaucoup d’éléments historiques qui restent flous à ce sujet, ce qui importe dans cette histoire c’est le discours populaire, transmis de génération en génération, qui dégage une certaine fierté dans notre mémoire collective.

Ceux qui ont conçu le nouveau calendrier berbère devaient se référer à un événement historique, comme pour les dates de départ des autres calendriers utilisés par d’autres civilisations. Donc, ils ont choisi le plus ancien qui remonterait à 950 ans av. J.-C. Il s’agit certes d’un choix militant, mais il est basé sur un «fait historique». C’est aussi un choix réfléchi et intellectuellement construit.

C’est une façon de dire que notre civilisation amazighe est la plus ancienne en Afrique du Nord. D’ailleurs, je pense même que la célébration de Yennayer en tant que rite populaire remonte très facilement à plus de 3000 ans.

Et il fallait attendre cette année pour la voir enfin décrétée fête nationale par l’Etat algérien. Que pensez-vous de cette «reconnaissance» ?

La reconnaissance officielle de Yennayer est l’un des aboutissements du long combat pour la culture, l’identité et la langue amazighes. Cette décision va marquer profondément les champs social et politique dans notre pays. Jusque-là, cette fête était très répandue et célébrée dans l’ensemble du territoire national algérien et même nord-africain.

C’était une fête culturelle et sociale qui se transmettait de génération en génération. Elle est de faite inscrite dans la mémoire collective et dans l’agir social de toutes les populations amazighes.

Or, il lui manquait ce petit plus ; sa reconnaissance en tant que l’un des éléments fondateurs de l’identité de l’État-nation qui est devenu l’Algérie après l’indépendance. Désormais, elle sera une fête à la fois populaire et étatique. Elle ne sera plus jamais une fête de seconde zone, souvent passée sous silence. Yennayer devient une fête nationale à part entière, au même titre que le 1er Novembre, le 5 Juillet et les fêtes religieuses.

Que faire pour que cette reconnaissance ne soit pas portée exclusivement sur le folklore une journée par an, bien que celui-ci ait également son importance ?

D’abord, j’ose croire qu’il ne s’agit pas uniquement d’une reconnaissance « folklorique ». C’est une décision politique qui peut avoir un impact social positif sur l’ensemble de la société algérienne. Elle permet une réconciliation entre le peuple algérien et son histoire plusieurs fois millénaire. Les médias publics commencent déjà à en parler et à vulgariser les mythes et les coutumes autour de Yennayer.

Les populations algériennes qui le fêtaient par tradition sans en connaître l’origine et la signification vont se reconnaître dans un passé commun et envisageront mieux un avenir en une communauté nationale tolérante et plurielle. Même si la langue peut nous différentier entre arabophones et berbérophones, le substrat culturel et historique est le même. Il nous unifie. Il est resté profondément amazigh même après l’avènement de l’islam. Cela ne peut que renforcer l’unité nationale.

Maintenant que nous avons ces acquis d’officialisation de la langue berbère et de la fête de Yennayer ainsi que l’annonce de la création d’une académie de tamazight, c’est quoi la prochaine étape dans la quête culturelle et identitaire ?

Il restera toujours des combats à mener. Pour commencer, il faut œuvrer pour concrétiser et surtout réussir la création de l’académie. Il faut qu’elle soit prise en charge par des femmes et des hommes compétents en donnant la part de lion aux académiciens spécialistes du domaine amazigh afin d’en faire une vraie institution scientifique qui dépasse les différends politiques et idéologiques. Les personnes qui constitueront cette académie détermineront la pertinence de son travail et de son orientation. Une telle institution est capable de lancer un projet ambitieux de standardisation de la langue amazighe et faire les bons choix à ce sujet.

Et au-delà de ces décisions politiques, lois et décrets qui ont permis à tamazight en tant que langue et identité de franchir un cap, elle a besoin d’un long travail de concrétisation sur le terrain. C’est cela qui permettrait d’élever tamazight effectivement au même niveau que l’arabe et le français. Il est temps donc de mettre en place un plan d’urgence pour sa généralisation et en faire une cause nationale.

remièrement, en accélérant le déploiement de son enseignement à travers les quarante-huit wilayas du territoire national, tout en instaurant un caractère obligatoire dans les différents paliers de l’éducation nationale et en ouvrant des départements de tamazight dans toutes les universités algériennes.

C’est d’ailleurs ce qu’on a fait pour la langue arabe après l’indépendance. Deuxièmement, il faut étendre son usage dans l’espace public (différentes institutions de l’Etat, médias, façades des bâtiments et lieux publics, panneaux signalétiques routiers, etc.). C’est tout cela qui traduirait ses dimensions nationale et officielle…

Il y a aussi le débat concernant l’alphabet de la transcription qu’il faudrait trancher…

Je pense que le débat qui demeure à ce sujet est plutôt politique et idéologique pour choisir entre les trois graphies possibles : tifinagh, arabe et latin. Les trois parties antagonistes mettent en avant des arguments qui peuvent êtes plus au moins acceptés ; en tout cas, ce sont des points de vue qui méritent d’être débattus. Néanmoins, sur le plan scientifique et universitaire, le débat est déjà tranché depuis longtemps par les praticiens de cette langue en faveur des lettres latines.

Tout ce qui a été construit en matière de production académique et culturelle en tamazight, qui représente un capital d’expérience inestimable de plusieurs décennies, a été fait avec ces caractères, avant même le travail de Mouloud Mammeri dans ce sens.
Bio express :

Abzzedine Kinzi est un anthropologue spécialiste du patrimoine amazigh. Il est l’auteur de plusieurs publications scientifiques à ce sujet. Il a donné également d’importantes communications publiques, notamment autour des structures sociales des villages kabyles. Il est, par ailleurs, enseignant au département de tamazight à l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou et chercheur-associé au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturel (CRASC), basé à Oran.

Categorie(s): actualité actualités

Auteur(s): Ghezlaoui Samir

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