Chérif Benhabiles. Directeur Général de la Caisse nationale de mutualité agricole CNMA : «Il est temps de repenser le système des assurances agricoles»

Elwatan; le Lundi 22 Mai 2017
139299


- Vous êtes à la tête de la CNMA depuis trois ans, une période durant laquelle le cap est mis sur l’agriculture. Quelles sont vos priorités dans ce cadre ?

Oui, je suis arrivé à la Caisse au moment où l’institution avait besoin d’un souffle nouveau et d’un nouveau management qui puisse un peu la mettre à un certain niveau pour au moins accompagner le développement d’une politique agricole. Une politique qui ne peut se développer que si l’on développe à côté des outils financiers importants. Parmi ces outils figure l’assurance qui reste un moyen important de cette stratégie, d’abord pour préserver l’investissement agricole puisque l’Etat a débloqué des montants importants dans ce cadre.

- Mais l’assurance agricole reste le parent pauvre du secteur. Pourquoi ?

Elle devrait être l’un des outils les plus importants à développer dans la conjoncture actuelle parce que, primo, l’assurance est seule capable de préserver l’investissement. Secundo, seule l’assurance est à même de faire une intégration dans la gestion du secteur de la notion des risques climatiques.

Tertio, l’assurance est seule capable d’assurer un revenu minimum à l’agriculteur ou à l’éleveur. Cela pour vous dire que l’assurance agricole doit être perçue comme un acte économique et non pas comme un acte administratif. C’est pour cela qu’elle doit se différencier des autres assurances classiques

- Justement, quel est votre programme pour sensibiliser les agriculteurs à souscrire une assurance agricole ?

Nous avons toute une politique de modernisation des assurances agricoles avec de nouveaux produits qui sécurisent les agriculteurs. Tout ce que je viens de vous dire résume cela, et à partir de là nous avons développé un réseau de proximité et c’est très important pour nous. Il fallait qu’on se rapproche des agriculteurs.

Nous avons ouvert plusieurs agences, notamment dans les zones les plus lointaines. Nous avons maintenant 64 caisses régionales et plus de 424 agences locales, pour vous dire que nous avons un réseau bien implanté. On peut jouer un rôle plus important dans la vulgarisation, la sensibilisation et dans l’accompagnement des agriculteurs. C’est ce que nous voulons faire. Aussi, de par notre statut de mutuelle, nous avons cette dimension sociale qui peut nous donner d’autres missions pour l’accompagnement et le développement de l’agriculture.

- Cette dimension sociale vous permet-elle de cibler un plus grand nombre d’agriculteurs ?

Bien sûr, c’est ce que nous essayons de faire. Si vous regardez l’évolution, vous verrez qu’il y a eu une nette amélioration de l’adhésion des agriculteurs, que ce soit en parts sociales ou au niveau des assurances agricoles. Certes, nous sommes encore loin des objectifs avec 22%, alors qu’il y a trois ans ou quatre ans on ne représentait même pas 7%.

Cela veut dire qu’il y a un travail de fond qui a été fait sur le terrain et il y a aussi une relation de confiance qui s’est établie entre nous et le monde agricole et rural. Nous avons également pu diversifier nos services. Aujourd’hui, nous avons des produits d’assurance adaptés de manière à ce que les agriculteurs puissent y trouver leurs intérêts avec beaucoup de facilité. En 2016, par exemple, la CNMA a indemnisé les agriculteurs pour plus de 7 milliards de dinars.

- Quelles sont les nouveautés ?

Nous avons le pack assurance «Taamnine El thika» destiné aux petits agriculteurs et qu’on a mis en place depuis trois mois. Il est en train de donner de très bons résultats. Il y a une adhésion massive des petits agriculteurs. Moyennant des prix forfaitaires, ces derniers trouvent des produits adaptés à leurs besoins et à leurs intérêts.

A la CNMA, on se distingue des autres compagnies d’assurance par notre mutuelle et notre système de distribution. Nous misons sur la diversification et l’innovation. Nous travaillons d’ailleurs actuellement sur les assurances pertes de rendements et d’autres indicielles. Ce sont des projets en phase de développement au même titre que d’autres couvrant les cultures d’ail et d’oignon.

Ce que les autres ne font pas. Allez assurer la pomme de terre contre le sirocco. Tout cela pour vous résumer que nous n’avons pas un esprit capitaliste et que si on repense au statut de la CNMA, on pourra faire beaucoup de choses. Dans le nouveau modèle de croissance, le gouvernement mise beaucoup sur l’agriculture et la CNMA peut justement jouer un rôle important dans cette conception. C’est l’outil financier par excellence.

- Quid des produits adaptés au programme du gouvernement, notamment les grandes exploitations ?

Notre souci majeur, c’est l’agriculteur, c’est lui qui est au centre de notre stratégie. Il a besoin de se développer, de s’agrandir et d’une protection. Il fallait donc développer tout un ensemble d’outils qui sécurisent tout cela. Nous avons mis beaucoup de produits intéressants qui couvrent notamment les risques climatiques.

Il faut également adapter les produits par rapport à la taille des exploitations et leurs moyens. Pour assurer ce travail, nous fonctionnons avec des statistiques que nous fournissent la chambre nationale d’agriculture et le ministère de l’Agriculture. Nous avons aussi notre propre base d’informations par rapport à notre réseau.

- Quels sont les produits les plus demandés ?

Généralement, tout ce qui concerne les céréales, le lait et la pomme de terre, c’est-à-dire les filières stratégiques. Notre chiffres d’affaires pour les assurances agricoles est de presque 3 milliards de dinars. Pour 2017, les perspectives sont bonnes. Par exemple, pour les chiffres arrêtés au 30 avril, il y a eu une évolution de plus 4% par rapport à la même période de l’année dernière, alors que l’évolution du marché n’a été que de 0,8%. Cela pour illustrer l’expansion que la CNMA est en en train de réaliser ces trois dernières années.

- Quels sont les principaux risques que la CNMA prend en charge ?

Les risques climatiques viennent en pole position. Je citerai la grêle, les inondations et les feux.

- Et la sécheresse ?

La sécheresse n’est malheureusement pas assurable. Nous sommes en train de mettre en place avec le ministère des Finances un dispositif pour le rendre assurable. Il faut que l’Etat prenne en charge cette assurance. C’est indispensable, car la sécheresse est un risque récurrent. Le projet est tout à fait finalisé et on compte le soumettre d’ici la fin de l’année au gouvernement. Un service sera mis en place conjointement avec le ministère des Finances.

- Comment se présente votre mission avec les changements dans le secteur agricole ?

Ce qui nous intéresse, c’est comment appuyer les agriculteurs pour sécuriser leurs investissements. Nous avons conclu énormément de conventions avec des opérateurs et de grands groupes privés. Nous avons, par exemple, signé une convention de partenariat avec le groupe Lacheb pour le projet d’El Bayadh avec les Américains pour l’accompagner sur place et nous avons développé dans ce cadre un ensemble de produits.

Nous avons aussi le groupe public Giplait, l’OACI, un autre groupe privé à Adrar et de grandes laiteries. En plus, nous sommes en train de mettre en place un système coopératif pour faire adhérer les éleveurs et les agriculteurs au niveau de la CNMA. Nous avons développé le concept de «Dar El Fellah» qui permet d’offrir un certain nombre de prestations gratuites aux agriculteurs et aux éleveurs.

Nous essayons justement de fédérer les agriculteurs en tant que mutuelle autour de projets novateurs, et l’expérience de «Dar El Fellah» à Khenchela nous a donné énormément d’ouverture et on va aller vers d’autres centres de formation, prochainement à Relizane, puis Adrar et Ghardaïa. Comme je vous l’ai déjà dit, nous ciblons les petits éleveurs car il ne faut pas oublier que 70% de nos exploitations agricoles font moins de 5 hectares. Nous avons énormément de petits agriculteurs qui sont malheureusement dépourvus de toute précaution, qu’elle soit économique ou sociale.

Notre ambition, c’est que cette catégorie d’agriculteurs puisse s’agrandir et se développer un peu plus. Nous souhaitons d’ailleurs que le secteur se dote d’une petite banque de micro-crédit qui puisse être un peu l’institution n° 1 dans le développement de la politique agricole. On devrait être le guichet unique.

- Avez-vous déjà fait cette proposition au gouvernement ?

Oui, nous sommes en train de travailler avec le ministère ; de par notre réseau et de la confiance établie avec les agriculteurs, on souhaiterait être le guichet unique pour l’agriculteur. Demain, cette relation va encore se renforcer. On réussira à créer un effet stimulateur. Il faudrait qu’on aille dans une logique économique et qu’on sorte de cette logique administrative et d’assistanat en travaillant sur l’accompagnement et de formation.

- De quelle manière ?

Nous travaillons énormément sur le terrain. Il y a plein de sessions. Il y a de plus en plus d’adhésion. Nous avons eu des expériences très intéressantes à Khenchela. Les gens demandent des formations. Nous impliquons avec nous des instituts techniques et des associations.

- La CNMA peut-elle prendre à elle seule toute cette demande ?

Je pense qu’il est temps de repenser le système des assurances agricoles en Algérie. Comment ? En invitant tous les acteurs autour d’une table et réfléchir à une prise en charge réelle de l’assurance agricole et tout son impact technique et financier. Les assurances agricoles ne concernent pas que la CNMA.

Les départements des finances, du travail, les différents partenaires, l’UNPA et les filiales doivent se mettre autour d’une table et aller vers un programme national d’assurance agricole. La CNMA sera incapable seule de faire face à toute cette demande. Il faut inverser ce qui a été fait et aller vers des systèmes soutenus par des solutions financières avec des institutions solides.

- Mais avec la conjoncture de crise…

Dans cette situation, seuls les systèmes financiers sont capables d’apporter des solutions. La solution appartient maintenant aux systèmes financiers et non pas à l’administration pour sécuriser et faire durer l’investissement. Il faut en finir avec l’assistanat. Je le répète, il faut aller vers une logique économique et des solutions pérennes.

Par exemple, le président de la République avait annoncé en février 2009 qu’il fallait aller vers 2 millions d’hectares en irrigué d’ici à 2019, mais concrètement pour réaliser ce projet, il faut des solutions financières. Regardez, est-ce que le financement de l’agriculture a résolu le problème ? Est-ce que les agriculteurs ont bénéficié du soutien de l’Etat ? On n’a pas accompagné toutes ces décisions avec des solutions économiques fiables.

- On a également effacé les dettes des agriculteurs en 2009…

Eponger les dettes devrait générer de la richesse et de l’activité et non pas de la paresse. J’insiste sur la nécessité de mettre en place des systèmes financiers performants. Vous avez une institution qui est là et qui existe depuis 110 ans, il faut la valoriser, c’est la seule mutuelle économique qui reste dans ce pays.

Toutes les autres mutuelles ont périclité et sont devenues sociales. Nous, par contre, nous créons de l’argent au moment où certaines compagnies ferment des agences. Nous avons les solutions, la technologie et la confiance des agriculteurs ; pourquoi ne pas reprendre les missions de la CNMA et en faire un guichet unique ? Notre souhait est que notre mission puisse s’élargir. Le fellah devrait trouver tout à notre niveau et ne pas se disperser. La CNMA est enracinée dans le monde agricole et peut jouer ce rôle.

 

Categorie(s): economie

Auteur(s): Samira Imadalou

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..