Elections et changement de régime en Algérie : Quid du rôle de l’élite dans la transition vers la démocratie ?

Elwatan; le Mardi 6 Mars 2018
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L’Algérie vit dans une ébullition sociale et politique, la chute des prix du pétrole a dénudé la gestion catastrophique de l’économie algérienne, notamment après le règne de Bouteflika depuis 1999 qui a utilisé les centaines de milliards de la rente pétrolière due à la hausse des prix du pétrole pour mieux conforter son règne.

Après des années fastes, hausses des salaires, distribution d’argent, projets faramineux et coûteux, un discours orgueilleux notamment des courtisans du pouvoir qui voient en Bouteflika le superman qui a rendu la paix et a payé la dette et construit des millions de logements sociaux, etc.

Les Algériens découvrent la réalité de la gestion catastrophique de l’économie juste après la chute des prix du pétrole avec la hausse des prix de différents produits de consommation et la perte du pouvoir d’achat et le retour du chômage massif qui touche notamment les jeunes. L’échec du pouvoir qui a conduit le pays dans l’impasse pose d’une façon aiguë la problématique du changement de régime qui est une nécessité historique pour faire sortir l’Algérie de cette impasse et la propulser dans la voie de développement économique et social, mais comment procéder ?

Si le pouvoir se prépare ardemment et utilise tous les moyens possibles pour préserver le pouvoir et élargir ses privilèges et conforter sa domination sur la société et subordonner certains personnages politiques en vue des élections de 2019 qui veut qu’elles soient la réédition des précédentes, les partis de l’opposition dits démocratiques restent dans un état d’hibernation, mais certaines voix de la société civile et le parti Jil Jadid demandent à l’opposition de s’unir derrière un seul candidat dont certains voient en me Bouchachi le candidat exemplaire, alors que d’autres proposent l’ex-chef de gouvernement, et président du parti Talaie El Hourriyet, Ali Benflis comme candidat de l’opposition, alors que d’autres en appellent à Zeroual.

Cette proposition du candidat unique de l’opposition peut-elle vraiment conduire au changement de régime lors de l’élection présidentielle de 2019 ? Le candidat unique de l’opposition a-t-il des chances de la remporter ?

L’Algérie est gouvernée par un régime autoritaire sans aucune légitimité, et la nature des pouvoirs autoritaires c’est qu’ils se maintiennent par la force et la ruse, toutes les institutions et les lois sont au service du pouvoir qui ne rend aucun compte à la société. Si on prenait les institutions de l’Etat algérien, on distingue que toutes sont au service du pouvoir, le Parlement, la justice, les forces de sécurité, les moyens d’information et l’administration, etc. Dans l’histoire des régimes autoritaires, aucun n’est tombé par le fait des élections, l’Algérie n’échappe pas à cette règle. Depuis l’instauration du multipartisme limité, toutes les élections ont été gérées par l’administration et les services de sécurité pour faire gagner les candidats du système ou attribuer la majorité absolue aux partis du pouvoir et à leurs soutiens. L’assassinat du président Boudiaf en juin 1992 en a été une autre preuve que ce régime ne peut accepter celui qui remettra en cause ni son pouvoir ni ses privilèges.

Les partis de l’opposition dits démocratiques ne sont pas arrivés depuis leur création à construire un front démocratique. Certains se sont intégrés au régime, alors que d’autres sont victimes des luttes internes. La promotion à l’intérieur de ces partis ne répond pas aux critères de compétence, sauf dans certains cas. Ils n’ont pas cette culture de fédération et de rassemblement autour des objectifs politiques précis. Ils n’ont jamais tiré les leçons de leurs échecs. Certains se sont coupés de leur base comme le RCD, le FFS, et d’autres n’ont jamais eu une grande et véritable base sociale, en l’occurrence le MDS, le PST, Jil Jadid, etc.

Ces partis sont intégrés au système de distribution de la rente à travers des fonctions (députés, maires, etc.) qu’ils occupaient au sein de l’institution étatique ou par d’autres formes informelles de distribution de la rente, ce qui les a dépourvus de toute légitimité populaire.
A travers ce constat, on déduit que la classe politique de l’opposition même unie n’arrivera à imposer aucun changement, soit par la voie électorale ou par d’autres formes de mobilisation de la société, car comme on l’a déjà signalé, c’est une opposition coupée du peuple. Si le régime algérien assurait jadis la paix sociale par la distribution de la rente du pétrole, cette paix ne peut être assurée dorénavant à cause de la chute des prix de ce produit qui constitue la colonne vertébrale de l’économie algérienne.

On assiste ces derniers temps à la montée d’une contestation sociale et professionnelle menée par les syndicats autonomes de l’enseignement et de la santé, et l’on s’attend à d’autres mouvements sociaux qui peuvent secouer le régime qui se prépare déjà à une forte répression. L’histoire politique contemporaine de l’Algérie nous enseigne que tous les changements historiques que la société a connus ont été le résultat d’une mobilisation collective du peuple, à commencer par la guerre de libération qui a mis fin au régime colonial en passant par la révolte d’octobre 1988 qui a mis fin au système du parti unique.

La grande problématique réside en l’absence d’une élite politique crédible capable de faire connexion entre tous ces mouvements et conduire la contestation vers des objectifs clairs. Mais toute contestation pourra faire naître une élite nouvelle qui, en fonction de sa maturité et crédibilité, pourra imposer un changement ou une période de transition à ce régime. Néanmoins, les risques de dérapage sont très forts si on connaît les capacités de manœuvre du régime et les fractures sociales, culturelles, ethniques, économiques régionales engendrées suite à une gouvernance basée sur le maintien du pouvoir par tous les moyens et l’affaiblissement de la société civile et son émiettement.

L’islamisme, qui a gangrené la société depuis la fin de la décennie 80’, est un autre sérieux obstacle à la démocratisation du pays, le régime l’a bien instrumentalisé après la révolte populaire de 1988 et pourra encore l’instrumentaliser pour casser toutes les tentatives de changement ou encore utiliser la carte de la Kabylie. Les déclarations de Naïma Salhi peuvent être un indice de la volonté du pouvoir à exacerber le conflit identitaire afin qu’il éclate et se transforme en conflit ethnique opposant les populations berbérophones, notamment kabyles avec le reste des populations algériennes.

En conclusion, la transition vers un régime démocratique est une nécessité historique ; néanmoins, elle doit être conduite par une élite capable de transcender les clivages et de déjouer tous les dangers qui nous guettent ; avons-nous réellement cette élite ?

 

Par Arezki Mamart

Sociologue, journaliste

Categorie(s): contributions

Auteur(s): elwatan

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