La chronique de Abderezak Merad : Entre religiosité et mysticisme

Elwatan; le Jeudi 17 Mai 2018
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Au carrefour du stade du 5 Juillet, la tension des automobilistes était, mardi, à son comble. Comme du reste dans toute la capitale et ses environs.

On vociférait de partout, et le soleil qui tapait fort à travers les vitres n’arrangeait pas les choses. Mais qu’est-ce qui se passe ? Personne ne comprenait sur le moment, sauf qu’il fallait gérer cet immense et indescriptible embouteillage dans l’impatience pour ne pas exploser. Pare-choc contre pare-choc, les files des véhicules avançaient péniblement.

On cherchait vainement du regard quelques explications quand, de bouche à oreille, l’info finit par atterrir pour percer le secret : c’est à cause de Bouteflika !

Mais il où le Président ? Dans les parages ?

Non, il est du côté de Tixéraïne.

Comment ça, il est à Tixéraïne et c’est tout Dély Ibrahim qui s’arrête.

Si seulement il n’y avait que Dély Ibrahim ou le 5 Juillet. C’est tout Alger et les communes environnantes qui sont grippées. Personne ne bouge, c’est comme une règle non écrite mais applicable de facto à tout le monde.

Par mesure de sécurité et la sécurité du Président n’a pas de limites ni un quelconque référent en matière de vigilance. Surtout quand il s’agit d’impressionner. Une règle qui semble dans ce cas précis exagérément pénalisante. C’est ce que pense en tout cas l’Algérien lambda pris dans les mailles de cette circulation infernale. Surtout celui qui est malade ou pressé pour régler des affaires urgentes. Celui-là, il a dû bien se défouler sur cette attitude méprisante que les gens du Pouvoir continuent d’accorder au citoyen .

Mais le sentiment d’impuissance est général. Comment raisonne-t-on ? Peut-on, en l’an 2018, concevoir encore ce genre de séquence où pour sécuriser un itinéraire on doit verrouiller toute la cité ? On pensait qu’avec le retour de la paix et de la stabilité clamé jour et nuit par les officiels, le cortège présidentiel n’avait plus besoin de mesures aussi draconiennes et aussi spectaculaires pour frayer son passage. Déjà, au temps de Boumediène, l’Algérien râlait quand la circulation était immobilisée à quelques lieux de l’événement. Les automobilistes passaient un temps fou dans leurs véhicules avant que leur soit donné le signal de repartir.

Dans le climat de terreur qui régnait, les Algériens subissaient l’affront sans broncher. C’était effectivement le temps de la terreur, et le travail de police avait tous les droits. Même celui de bloquer pendant des heures et des heures tous les coins qui paraissaient vulnérables à la sécurité du Président. C’était le parti unique et ses dérives, sa mégalomanie. A l’ère de l’ouverture démocratique, qu’est-ce qui a changé au juste ? Rien ou si peu. Stabilité ou pas, les déplacements du Président ne sont jamais assez surveillés, et pour ce faire, il faut toujours dresser des ceintures de sécurité dans les endroits les plus improbables, quitte à créer les pires désagréments aux populations quand celles-ci se trouvent piégées au moment des faits. Qu’à cela ne tienne, il faut prendre son mal en patience et se dire que les Présidents passent, mais le rituel du cortège présidentiel reste. Cela étant, à quoi a servi un tel remue-ménage au niveau de la circulation qui a vu les autoroutes complètement submergées par le flot des voitures pour vous donner une idée sur l’ampleur du blocage et des tensions psychologiques vécues par les Algérois ? A inaugurer une… zaouïa pas comme les autres.

C’est quand même une zaouïa mais qui a le profil d’une sorte d’académie religieuse d’où sortiront, entre autres, les futures générations de liseurs de Coran. Bouteflika a tenu à étrenner personnellement ce lieu sacré pour insister sur le rôle que joue, selon lui, ce dernier au sein de la société. Mais pour le Président, la zaouïa c’est sûrement une part de mysticisme qu’il faut honorer à l’heure où les esprits ont besoin d’être rassurés par l’irrationnel.

Notamment si cela devrait servir pour aller vers un 5e mandat qui s’annonce, contrairement aux idées reçues, imprévisible. Il ne faut pas oublier que les visites aux zaouïas sont pour Bouteflika des passages presque obligés. Ses précédents mandats ont pour la plupart été marqués par ce rituel. Malade et fatigué, d’aucuns parmi les esprits «cartésiens» auraient aimé cependant le voir faire la part des choses entre le religieux et la religiosité qui abîme considérablement la réflexion et la spiritualité dans ce qu’elle a de plus précieux. Entre l’inauguration de la zaouïa Belkaïdia et l’inspection de l’avancement des travaux de la grande Mosquée d’Alger, on ne sait plus sur quelle corde il tire le plus. Mais il y a des indices qui sont significatifs.

On a relevé, en effet, avec attention que des recommandations ont été données pour que cette nouvelle mosquée, la troisième au monde par son ordre de grandeur, sera livrée en cette fin d’année 2018 alors que les échéances de réalisation étaient programmées pour fin 2019. Que signifie cette accélération dans la livraison de ce chantier grandiose sinon qu’elle pourrait éventuellement avoir un rapport direct avec la prochaine élection présidentielle.

Offrir une telle œuvre architecturale à la gloire de Bouteflika avant le délai qui lui était imparti pourrait aussi être le signe d’un renoncement qui ouvrirait une nouvelle perspective politique pour l’Algérie. Mais si la spéculation reste encore permise pour rêver d’un authentique changement, le geste du vénéré cheikh de la Zaouïa de Belkaïdia nous ramène à une réalité qui ne tolère aucun écart.

Dans la foulée de son irrésistible étreinte pour remercier le Président de sa générosité et lui témoigner devant les caméras sa profonde gratitude, celui-ci a tout bonnement poussé la vénération du personnage jusqu’à vouloir effectuer un baise-main comme cela se pratique dans la monarchie voisine. Le cheikh a oublié que nous sommes malgré tout encore dans une République et que ce genre de pratique reste chez nous proscrit, comme le lui a fait d’ailleurs comprendre Bouteflika en repoussant subtilement son geste. Où est la part du réel et du fictif dans cette attitude de régression quand précisément on baigne dans une ambiance totalement dédiée à la religiosité et au… mysticisme, et lorsque, plus grave, celle-ci est encouragée.

On est parti d’un embouteillage monstre, et on pique sur le mysticisme le plus déroutant comme arme pour conserver le pouvoir absolu à l’heure où l’Algérie espère une destinée plus féconde. Y a-t-il donc un Mystère Bouteflika ? Il faut peut-être lire le dernier livre de notre confrère Mohamed Benchicou pour en savoir plus, bien que cet ouvrage, bien accueilli par la presse hexagonale, ne risque pas d’être disponible dans les librairies algériennes.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Abderezak Merad

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