Professeur Chérifa Bouatta. Université de Béjaïa, vice-présidente de la SARP : Il est aberrant de «jeter» un psychologue fraîchement diplômé dans le monde du travail alors qu’il n’a jamais vu de patient

Elwatan; le Mercredi 30 Decembre 2015
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- De par le monde, exercer en tant que psychologue ou psychothérapeute passe par des études longues et laborieuses - jusqu’à bac +8 et des stages supervisés. En Algérie, avec un bac littéraire + 3, les étudiants sont-ils en mesure d’assimiler les fondement théoriques de la discipline et maîtriser la pratique thérapeutique ?

La formation pour obtenir la licence de psychologie dure trois ans. Au bout de trois ans donc, l’étudiant se voit délivrer un diplôme de psychologue. Il est dès lors susceptible d’être recruté en tant que psychologue du travail dans une entreprise, ou dans une institution de santé en tant que psychologue clinicien.

- Est-il à même d’exercer la fonction qui lui est attribuée par les textes et par le métier de psychologue tel qu’il se doit ?

Malheureusement, ce n’est pas le cas. En quittant les bancs de l’université, il est très souvent démuni sur le plan du savoir théorique et clinique relatif à sa pratique. La formation, dans le système LMD, est généralement un survol d’un certain nombre de matières, parce que l’enseignant n’a pas suffisamment de temps pour aborder en profondeur des matières fondamentales telles que la psychopathologie, l’investigation psychologique, les théories de la psychologie, les psychothérapies… Et l’étudiant n’a pas le temps d’assimiler les connaissances qui lui sont transmises. Finalement, on fonctionne pour les examens et les notes. Je vous parle ici de la formation que je connais le mieux : celle du psychologue clinicien.

Ce qui pose également un énorme problème pour les psychologues cliniciens, c’est l’absence ou l’insuffisance des stages pratiques ; il arrive parfois qu’au cours de son cursus, le psychologue clinicien n’a pas accès aux stages, non pas parce que ces derniers ne sont pas prévus dans le cursus universitaire, mais leur mise en place est difficile, elle exige des lieux où exerceraient des psychologues expérimentés qui pourraient encadrer, orienter, ainsi que des responsables d’institutions qui acceptent d’accueillir les étudiants et de mettre à leur disposition les moyens nécessaires pour accomplir leur stage.

- Mal formés et isolés dans le milieu médical, les jeunes psychologues sont souvent tourmentés et vulnérables. De ce fait, sont-ils en mesure de venir en aide aux patients également sous l’emprise de grandes difficultés ?

Il est, en effet, aberrant de «jeter» un jeune psychologue fraîchement diplômé dans le monde du travail sans qu’il n’ait jamais vu un patient, sans qu’il n’ait eu la possibilité de se confronter à la psychopathologie, aux outils d’investigation du psychologue…Bref, à tout ce qui concerne son futur métier. Il est souvent livré à lui-même et souvent en souffrance, car il est conscient des insuffisances de sa formation et de son impuissance face aux patients qu’il aura à rencontrer dans l’exercice de sa profession.

Le système LMD prévoit deux cursus, l’un destiné à la recherche, et l’autre dirigeant l’étudiant vers la vie professionnelle. Souvent, les formations professionnelles censées doter l’étudiant de compétences nécessaires à l’exercice de sa profession se réduisent à des cours théoriques. Faute d’exercices pratiques, de stages sérieux et non formels réalisés uniquement pour valider un cursus, je ne vois pas comment le futur psychologue pourra se débrouiller.

Il ne s’agit pas de jeter la pierre à l’étudiant, car ce dernier est le produit d’un système qui n’a pas été à la hauteur de ses ambitions et qu’il n’a pas choisi. Ensuite, il est temps d’évaluer le système LMD. Beaucoup d’enseignants critiquent ce système, il est temps de procéder à son évaluation et de se poser la question de savoir s’il est adapté à notre réalité. C’est bien de voir ce qui se fait dans le monde, de s’en inspirer, encore faut-il prendre en compte nos réalités.

- Pourtant, le nouveaux système LMD a été justement initié pour une meilleure intégration professionnelle pour les diplômés par la mise en adéquation des offres de formation avec la réalité économique et sociale dans le cas des psychologues…

Le LMD donne une certaine liberté aux enseignants de proposer des formations, de nouveaux masters, de nouvelles licences, mais là où le bât blesse, c’est qu’on assiste à un foisonnement de formations sans qu’on prenne toujours le temps nécessaire pour réfléchir et proposer des formations qui répondent aux besoins en matière de santé psychique dans notre pays. Au lieu que ce soit un enseignant qui propose une formation, il faudrait plutôt penser à des équipes qui travailleraient en collaboration et en relation avec les besoins en santé mentale dans notre pays pour proposer des formations adaptées et pertinentes.

Personnellement et en ce qui concerne la formation du psychologue clinicien, j’opterai pour une formation homogène pour tous les psychologues cliniciens, même si les options théoriques et techniques diffèrent. Le problème de la formation est lié à celui des formateurs ; il arrive souvent que l’enseignant en psychologie clinique n’ait aucune expérience clinique, or il s’agit d’une discipline qui englobe un aspect théorique certes, mais un aspect clinique. Comment peut-on enseigner la psychopathologie sans avoir vu un seul patient ? Comment aussi peut-on enseigner l’investigation psychologique si on n’a jamais utilisé les outils d’investigation ?

Et puis, dernier point, le LMD prévoit des modules «Découvertes» qui pourraient être mis à profit pour inciter le psychologue à regarder autour de sa discipline : les autres disciplines proches de la psychologie : l’anthropologie, la sociologie, les arts… Pour permettre à l’étudiant une ouverture d’esprit sur le monde et sur le fait que le patient est certes le produit d’une histoire personnelle mais inséré dans une histoire collective, une culture… et sans connaître ce contexte, il lui est difficile de comprendre son patient.

- Les ouvrages de psychologie les plus récents et les plus consistants sont édités en langues étrangères, mais depuis l’arabisation des études de psychologie, les seules bibliographies que propose l’université ce sont de vieux ouvrages traduits au Moyen-Orient. Quelle serait la part de la maîtrise des langues étrangères dans le parcours universitaire des psychologues, d’une part, et dans leurs interactions futures avec leurs partenaires médecins, d’autre part ?

Je pense aussi qu’en parlant de formation et de LMD, on ne peut passer sous silence le fait que les étudiants arrivent à l’université en étant monolingues. Des cours de terminologie sont dispensés, mais de l’avis des enseignants, ils sont loin de parvenir à la maîtrise des langues étrangères dans lesquelles est produit le savoir.

Souvent, étudiants et enseignants se contentent des cours dispensés, le travail personnel est pratiquement inexistant. Le système LMD voulait encourager ce travail personnel, hélas ce n’est pas du tout le cas. Et souvent, on est réduit, après quelques séances de cours, de passer des examens pour délivrer des notes afin de valider des modules, un semestre…

Ces étudiants vont être employés dans le futur, comme je le disais plus haut, dans le système de santé, mais ils peuvent également continuer leur cursus universitaire, obtenir un doctorat et devenir, à leur tour, enseignants et dans les conditions dans lesquelles se trouve l’université algérienne, ils ne pourront que reproduire ce qui existe déjà.

- En Algérie, il existe un certain amalgame entre le psychologue clinicien et le psychothérapeute ; ce dernier passe par des formations qui diffèrent d’ailleurs d’une école à une autre. En l’absence de ces formations dans le champ universitaire, les associations et les écoles privées seront-elles en mesure de pallier ce désert médical ?

A l’étranger, en France par exemple, le psychologue poursuit sa formation pour accéder au titre de psychologue dans des instituts de formation spécialisés : en psychothérapie familiale, en thérapie cognitivo-comportementale, en psychothérapie d’inspiration psychanalytique… Car il n’y a pas de pensée unique en psychologie, mais une pluralité de théories inspirant une pluralité de psychothérapies. Au psychologue de choisir le type de formation qui lui convient, à la condition de mettre au centre de sa pratique le sujet, mais il ne faut surtout pas idéaliser ce qui se fait ailleurs où on peut proposer à des fins mercantiles des pseudo-formations.

Au Canada, par exemple, pour être praticien il faut détenir un PHD professionnel délivré par l’université. Il faut rappeler aussi qu’en Algérie il existe aujourd’hui des associations qui se donnent pour mission la formation continue du psychologue ; je vous cite, par exemple, la SARP, l’Association pour l’aide psychologique, la recherche et la formation qui propose depuis sa création des formations aux psychologues et qui propose également des formations et des perfectionnements aux psychologues d’institutions nationales. L’association de psychothérapie familiale qui elle aussi offre des formations aux psychiatres et aux psychologues. Il existe, en tout cas, chez les psychologues un très fort désir de se former, de s’améliorer afin d’accomplir les missions qui sont les leurs.

- Revenons aux psychologues cliniciens qui, dans l’exercice de leur profession, sont appelés à collaborer avec d’autres spécialistes de la santé – médecins psychiatres et autres - mais, selon les témoignages, souvent la communication ne passe pas comme convenu et pénalise par là même le patient pris en otage…

Au terme de ses études, le psychologue clinicien peut être recruté dans différentes institutions publiques, hôpitaux, établissements de santé de proximité… Il se retrouve parfois errant dans les couloirs, ne disposant pas de salle de consultation pour recevoir ses patients. Il peut être mal accueilli par des médecins qui ne savent pas toujours en quoi consiste son métier. Dans les hôpitaux psychiatriques, il est souvent réduit à un rôle de «testologue» : on lui demande de passer des tests, le réduisant ainsi à une sorte de technicien.

Encore faut-il qu’il maîtrise les tests. Une remarque s’impose quand même : loin de moi l’idée de généraliser, il faut quand même souligner que dans certains services de médecine, il y a un travail d’équipe où le psychologue est partie prenante. Et depuis la création du syndicat des psychologues, ces derniers ont pu faire part aux autorités concernées de leurs besoins en matière de formation et d’exercice de la profession.

- A l’heure actuelle, il n’existe pas de règles éthiques et déontologiques qui gèrent les interactions entre les psychologues et les autres professionnels de santé... Qu’en est-il au juste de celles qui régissent le contrat de soins avec les patients ? En outre, de plus en plus de jeunes psychologues versent dans le discours moralisateur religieux, proposent la rokia et orientent leurs patients vers d’autres pratiques de charlatanisme. Comment parer à ce genre de dérives ?

Le jeune psychologue qui se retrouve isolé et livré à lui-même, ne sachant pas très bien comment procéder, peut se retrouver lui-même en grande détresse. Il arrive alors qu’il se transforme en instance morale en développant un discours religieux, moralisateur à des personnes en grande souffrance psychique, oubliant que la demande de son patient exige qu’il se penche sur la réalité interne du sujet, sur son rapport à soi et au monde et que pour ce faire il a besoin de se référer au savoir psychologique.

Et si le patient a besoin de référents religieux, il pourra s’adresser à des personnes les plus indiquées que le psychologue : l’imam de la mosquée par exemple. De toute façon, l’éthique et la déontologie interdisent au psychologue d’être celui qui juge les faits et gestes de son patient. On parle d’ailleurs de neutralité bienveillante, d’acceptation du patient tel qu’il est. Le but étant de lui offrir un espace où justement il peut exprimer en toute liberté ce qui ne peut être dit ailleurs, à des amis, à des proches… Mais là aussi se pose la question de la formation.

- Le psychologue a-t-il une idée de la déontologie régissant sa profession ?

Il s’avère que la déontologie est enseignée dans certaines universités algériennes, mais pas toutes. Il faut préciser qu’il n’existe pas de code de déontologie en Algérie. La SARP en possède un qu’elle met à la disposition des psychologues exerçant dans ses structures. Mais il faudrait aller plus loin et produire un code valable pour tous les psychologues algériens.

 
Bio express

Chérifa Bouatta est professeur de psychologie, chercheure et enseignante à la faculté des sciences humaines et sociales de Béjaïa. Vice-présidente et membre du conseil scientifique de la Société algérienne de recherche en psychologie (SARP), une association pour l’aide psychologique, la recherche et le perfectionnement en psychologie. Elle dirige également le Laboratoire interdisciplinaire santé et population en tant que directrice de recherche.

Categorie(s): etudiant

Auteur(s): Mohamed Staifi

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