Sid Ahmed Serri. MAÎTRE DE MUSIQUE ANDALOUSE : «Si les Fekhardji n’avaient pas existé»

Elwatan; le Samedi 28 Decembre 2013
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- Vous qui les avez connus de près, l’hommage aux frères Fekhardji par le Festival international de la musique andalouse et des musiques anciennes vous a particulièrement touché. Mohamed est un peu moins connu que son jeune frère, Abderrazek. Comment le présenter ?
 

Mohamed a été la véritable courroie de transmission de l’art musical andalou entre l’époque de Mohamed Benteffahi (1870-1944) et ma génération. A mon sens, si les frères Fekhardji n’avaient pas existé, je me demande ce dont nous aurions hérité.
Quel est le parcours de Si Mohamed ? est-ce que la rencontre avec Benteffahi s’est faite tôt dans sa vie ?  
Non, pas si tôt que ça. Ceci me rappelle un article que j’avais écrit en 1981 pour un quotidien national où je l’évoquais ainsi, si vous me permettez de lire : Tout commence pour Mohamed alors que son père, Bach Allam au mausolée Sidi Abderrahmane, l’emmenait avec lui assister aux cérémonies religieuses et ainsi l’initie très jeune aux pratiques musicales. Devenu adulte, il assiste aux concerts que donne le célèbre Mouzino (Ndlr : Chaouel ou Saül Durant dit Mouzino, 1865-1928) lors des fêtes familiales. A cette époque débute pour lui une belle amitié avec Cheikh Saïdi (décédé en 1931) et Ahmed Es Sebti. A la mort de Mouzino en 1928, il rejoint l’orchestre de Saïdi. En parallèle, Si Mohamed continue de prendre part aux «hadarates» de Sidi Abderrahmane en tant que Meddah, il sera désigné Cheikh El Hadra (maître de cérémonie) au décès de Sid Ali Lakhal.

 

- C’est aussi à cette époque qu’il fonde l’association El Djazaïria...
 

Non, pas encore. En 1929, il fréquente la société El Andaloussia. Il y côtoiera notamment Mekhilef Bouchaara,  disciple de Sfindja et de Ben Faracho. Ce n’est que l’année suivante qu’il partira pour se joindre à un groupe de mélomanes qui fondent alors la Société El Djazaïria, laquelle, après avoir donné naissance à différentes associations, fusionnera avec El Mossilia pour le destin que nous connaissons.

 

- Est-il juste d’affirmer que l’apport des frères Fekhardji dans la préservation et l’enrichissement du répertoire algérois compte parmi les plus importants ?
 

«Important» est faible. Il faut rappeler qu’à la fondation d’El Djazaïria, c’est tout de même Mohamed Benteffahi qui en est le président, c’est l’héritier direct du maître Mohamed Sfindja (1844-1908) avec Mahieddine Lekhal (1885-1945) et Ahmed Es Sebti. Vous savez, l’intérêt de Benteffahi pour la musique était tel qu’il a non seulement consacré toute sa vie au répertoire d’Alger, mais aussi à celui de Tlemcen. Benteffahi a transmis plusieurs œuvres musicales à l’école de Tlemcen. Il s’y rendait fréquemment pour rendre visite à sa fille, mariée à un Tlemcénien.

 

- Il existait donc déjà des échanges entre les écoles et celle d’Alger aurait ainsi commencé très tôt son expansion ?
 

Notez que Larbi Ben Sari (1870-1964) et Benteffahi sont contemporains. Et cheikh Redouane, fils de Larbi, reconnaissait l’excellence de la façon de faire algéroise dont il était fortement imprégné comme en attestent ses enregistrements. Tlemcen a son répertoire, c’est certain. Mais, indéniablement un savoir-faire et des pièces musicales algéroises ont enrichi le répertoire tlemcénien. Et, dans l’autre sens, nous en avons puisé quelques-unes à notre tour. J’ai tout de même été étonné qu’au moment de «Tlemcen 2011, capitale de la culture islamique», il n’y ait pas eu de coffret de CD du répertoire andalou classique de Tlemcen qui soit exposé à côté du mien. Mais revenons à Mohamed Fekhardji. Il a côtoyé les plus grands de son temps et appris quasiment tout d’eux. Il était d’une rigueur extrême, très respectueux de la tradition. Il savait s’imposer auprès des musiciens et chanteurs. Il ne manquait pas d’arguments quand il s’agissait de discuter les multiples variantes du répertoire. Il a réussi à imposer et faire respecter une méthode dans l’ordre d’exécution des noubas, que nous respectons à ce jour. Ce qui s’est traduit par une cohésion quasi parfaite dans l’interprétation des œuvres du répertoire et par un enrichissement inespéré des connaissances des chanteurs les plus renommés de l’époque. Nous avions des concerts hebdomadaires réguliers. Quand il nous a quittés en 1956, nous étions tous orphelins.

 

- Que dire alors d’Abderrazek Fekhardji ?
 

(Sourire de Serri à l’évocation de son maître…)
Le regard s’éloigne. Pendant quelques secondes, le maître du moment est dans ses souvenirs. Nous n’osons pas l’interrompre). Ah ! Abderrazek, c’était un autre tempérament. Il  avait quinze ans de moins que son frère mais était tout aussi rigoureux. Il a été révélé au public en 1944, à la création de l’orchestre de musique classique de la station de Radio. Mohamed assurait la direction et Abderrazek devenait le pivot principal par sa maîtrise de l’alto et son incomparable coup d’archet. Cet orchestre fût une opportunité due au regretté El Boudali Safir, alors responsable des émissions en langues arabe et kabyle à la Radio. Abderrazek a pris la direction de l’orchestre au décès de Mohamed, et ce, jusqu’en 1961. Ensuite, les activités de l’orchestre ont été suspendues en raison des menaces et des exactions criminelles de l’OAS.

 

- Vous avez travaillé avec les deux frères. En quoi étaient-ils différents ?
 

En 1948, j’ai chanté avec l’orchestre de la Radio sous la direction de Si Mohamed. Ce n’était pas simple. Il n’acceptait pas les variations vocales, aucun chanteur n’était autorisé à en faire, et quand ça arrivait, il manifestait fermement son désaccord. Abderrazek avait l’esprit plus ouvert. Il était d’un caractère différent, plus souple. Il était aussi plus accessible, nous étions très proches. A chaque fois que je manifestais mon désir d’apprendre une pièce du répertoire, il me l’enseignait aussitôt. Abderrazek avait une belle voix. Il aurait pu se contenter de chanter, mais il a préféré prendre le même chemin que son frère et assurer la formation des suivants, dont moi. Je lui dois tout. Il a assuré son travail pendant 16 ans à la Radio et 30 ans au conservatoire, de 1952 à 1982. C’est énorme !

 

- Vos contemporains affirment que vous étiez son préféré, il aurait vu en vous son héritier...
 

Possible, je ne sais pas. J’ai essayé de faire de mon mieux, c’est tout.

 

- C’est donc un heureux événement que l’hommage rendu cette année par le FIMAMA aux deux frères...
 

Oui, bien sûr, et ce n’est pas seulement l’hommage qui est heureux. Ce qui est heureux, c’est de voir que la musique andalouse reste très pratiquée dans notre société, que les parents inscrivent leurs enfants dans les conservatoires et les associations, ce que nous ne voyions pas avant 1962. Ce sont les associations qui accomplissent la part la plus importante de la transmission du patrimoine. Si les frères Fekhardji avaient vécu à ce jour – et peut-être nous voient-ils de là où ils sont ? – ils seraient certainement heureux de voir que leur enseignement ne fût pas vain. D’ailleurs, moi-même quand je vois mes propres élèves enseigner à leur tour ou donner un concert, je me dis avoir accompli ma part de responsabilités et la suite appartiendra à la nouvelle génération. Qu’elle en fasse bon usage.  
 

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Fazilet Diff

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