A fonds perdus: L’étonnant DSA

Lesoir; le Mardi 12 Septembre 2017
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Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.fr
John
Nichols, collaborateur au quotidien américain The Nation et auteur d’un
récent ouvrage sur l’extrême droite Horsemen of the Trumpocalypse : A
Field Guide to the Most Dangerous People in America (Les cavaliers de la
Trumpocalypse: un guide de terrain pour les personnes les plus
dangereuses d'Amérique), soutient que Democratic Socialists of America (DSA)
est en train de revivre aujourd’hui une nouvelle page dans la glorieuse
tradition du socialisme états-unien(*).
Organisation réputée social-démocrate, DSA n’est cependant plus membre
de l'Internationale socialiste depuis que son congrès d'août 2017 a
décidé de quitter cette organisation, lui reprochant notamment son appui
aux politiques néolibérales.
Le nombre d’adhérents de l’organisation a triplé et un nouveau sondage
vient de révéler que, de nos jours, 37% de la population américaine
adulte préfère le socialisme au capitalisme.
Maria Svart, première responsable de la DSA, est euphorique devant les
mille camarades qu’elle a réunis à Chicago pour la Convention biennale :
«Ce que nous voyons aujourd'hui est historique: le plus grand
rassemblement de socialistes démocratiques à une époque».
L’élection de Donald Trump en 2016 a revigoré son mouvement : des
dizaines de milliers de «socialistes démocrates» – c’est l’étiquette
officielle qu’ils se donnent – œuvrent en commun autour d‘un programme
qui décline quatre revendications en faveur des Américains : «Un emploi
décent, un bon logement, un enseignement gratuit pour leurs enfants et
une assurance santé pour leur famille.»
«Depuis des années, on a vendu de l'espoir et promis des changements par
les politiciens de Wall Street, maintenant nous prenons les choses en
main», se rassure Maria Svart.
DSA a mis à profit l'intérêt pour le socialisme démocratique qui a
progressé à partir de la campagne de Bernie Sanders. Ce dernier a
quelque peu cassé les tabous en prononçant le mot honni chez l’Oncle Sam
au cours d’une campagne nationale ; il a embrassé le mot «Socialisme» et
survécu. «Je n'ai pas peur du mot», avait-il osé en lançant sa
candidature à la nomination démocrate.
Sanders j’avoue sans complexe : «Quand étais en course pour le Sénat la
première fois, j'ai couru contre le gars le plus riche de l'Etat du
Vermont. Il a beaucoup dépensé en publicité. Il m'a toujours traité de
libéral. Il n'a pas utilisé le mot «socialiste» du tout, car tout le
monde dans l'Etat sait que je le suis.»
Au cours de sa campagne, Sanders ne s’est pas attardé sur les exemples
de socialisme démocratique vivant, comme le Danemark ou la Scandinavie,
mais il a ciblé les tares du capitalisme : «Une instabilité du marché,
une austérité cruelle et une inégalité de revenus croissante».
Il s’est vite attaché la sympathie des jeunes qui, après son éviction de
la course se sont retournés vers le DSA pour «poursuivre la révolution
politique» (slogan du mouvement).
L’expérience fera tache d’huile : «L'adhésion au groupe a triplé au
cours de la dernière année – à 25 000 – et elle compte maintenant 177
groupes locaux dans 49 États et le District de Columbia.»
L’essor organique du mouvement socialiste est fulgurant dans un pays
habituellement allergique à l’expression.
Est-ce pour autant un revirement ? «La perspective d'un socialisme
démocratique aux États-Unis peut sembler radicale pour certains, mais il
est important de se rappeler qu'il n'est pas nouveau. Les socialistes
américains ont gouverné les grandes villes, ont aidé à définir la
politique des États à travers le pays et ont joué un rôle essentiel dans
l'établissement de l'agenda national. Le Parti socialiste d'Eugène
Victor Debs et Norman Thomas a influencé les présidents et les congrès,
et a fait quotidiennement la «une» des journaux.»
De 1910 à 1960, le «foyer du socialisme» en Amérique était Milwaukee,
dans le Wisconsin. À l'époque, c'était l'une des villes les plus grandes
et les plus prospères d'Amérique, et elle était dirigée par des
socialistes. Le premier membre du Parti socialiste à diriger une grande
ville américaine, Emil Seidel, a pris en charge Milwaukee en 1910, avec
le poète Carl Sandburg comme second. Deux ans plus tard, il a couru pour
la vice-présidence sur un billet socialiste dirigé par Debs. Le billet
Debs-Seidel a obtenu près d’un million de voix à l'échelle nationale :
6% du corps électoral dans une course qui a vu tous les candidats dans
la course reprendre des idées socialistes.
A la fin de 1912, le Parti socialiste avait élu maires, conseillers
municipaux, membres des conseils scolaires et d'autres représentants
dans 169 villes de Butte, Montana, à New York City.
Au Wisconsin, par exemple, les républicains ont occupé la majorité des
sièges législatifs d'Etat pendant les années 1910 et 1920, tandis que
les socialistes constituaient habituellement le caucus d'opposition
majeur.
«Les socialistes de Milwaukee n'ont pas seulement influencé Madison,
Wisconsin, mais aussi Washington, DC. Le premier socialiste élu au
Congrès des États-Unis, Milwaukeean Victor Berger, a pris son siège en
1911 et l'a conservé jusqu'en 1929. Loin d'être isolé, Berger a
travaillé en étroite collaboration avec le caucus républicain
“insurrectionnel” qui comprenait La Follette, le député de York Fiorello
La Guardia et les grands chefs progressistes de l'époque.»
Ce rapprochement entre les socialistes et les républicains s’exprimera
davantage pendant la campagne indépendante de La Follette (un
républicain de longue date) pour la présidence en 1924 : le Parti
socialiste approuve sa candidature et salue ses appels pour soutenir la
propriété publique des services publics, le renforcement des syndicats,
la protection des droits des femmes et des minorités, la défense des
libertés civiles et la prévention des guerres.
La Follette a gagné le Wisconsin, a terminé deuxième dans 11 Etats de
l’Ouest et remporté plus de 5 millions de voix dans tout le pays (17% du
total).
Le New Deal de Franklin Delano Roosevelt portera un coup fatal à la
gauche mais le socialisme démocratique n'a jamais disparu du paysage
américain.
«La croissance de DSA confirme que l'attrait du socialisme démocratique
s'étend bien au-delà de toute campagne, comme l'a indiqué un récent
sondage de l'American Culture & Faith Institute. L'enquête a révélé que
37% de tous les adultes américains déclarent aujourd’hui préférer le
socialisme au capitalisme. Un sondage de l'Université de Harvard en 2016
révèle que 51% des Américains âgés de 18 à 29 ans déclarent rejeter le
capitalisme (...) Au début des années 1900, Eugene Debs et le Parti
socialiste ont amplifié un mouvement de masse contre les forces du
nationalisme, de l'oligarchie et de l'autoritarisme. Cent ans plus tard,
les socialistes démocrates d'aujourd'hui se retrouvent dans cette même
tradition, à un moment non moins périlleux.»
A. B.

(*) John Nichols, America Has a Long and Storied Socialist Tradition.
DSA Is Reviving It, The Nation, 7 août 2017, https://www.thenation.com

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): lesoir

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