A FONDS PERDUS: L’homme au burin et l’infirmière de l’Iowa

Lesoir; le Mardi 2 Janvier 2018
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Par Ammar Belhimer
ambelhimer@gmail.com
Nicolás
Medina Mora et Rebecca Zweig, deux femmes de lettres américaines, sont
parties enquêter sur ce qui semble bien être un miracle au pays de
l’Oncle Sam : «L’arrivée du socialisme dans l’Iowa» où «une coalition
inhabituelle peut être un modèle pour la gauche américaine
ascendante».(*) Scène en effet surréaliste dans un pays qui ne s’est pas
encore totalement dépouillé des scories du maccarthysme : elles
rejoignent, le matin de la fête du Travail 2017, une foule rassemblée
devant l'hôpital Mercy à Des Moines pour entendre les travailleurs de la
santé parler de l'aggravation de leurs conditions de travail. «Mike
Carberry, un démocrate servant de superviseur pour le comté de Johnson,
prend la parole :
- Avons-nous de bons libéraux ici ?, demande-t-il.
Carberry est accueilli par de tièdes applaudissements.
Une voix fuse de la masse :
- Nous sommes communistes ! La foule explose en acclamations :
- D'accord ! Communistes et socialistes ! concède Carberry.
Le rassemblement était une action conjointe du Syndicat international
des employés de service (SEIU) et la section locale de «Lutter pour 15
dollars» (Fight for 15 $), qui, plus tôt dans la matinée, avait organisé
une grève dans un Burger King local. Mais l'événement de la journée
était un discours de Cathy Glasson, une fraîche candidate à la primaire
démocrate, la plus à gauche dans l’histoire récente de l’Etat de l’Iowa
pour monter une campagne sérieuse pour la plus haute fonction : «Le
manoir du gouverneur.» Glasson, qui est blanche, est née en 1958, dans
l’Iowa. Depuis qu’elle a obtenu son diplôme en soins infirmiers de
l'Université, elle a déjà passé 20 ans en soins intensifs dans les
hôpitaux universitaires. Pour sa primaire, elle doit affronter «des
centristes favorables aux affaires», jouissant, de surcroît de «liens
étroits avec les démocrates de l’establishment». Sa force de frappe :
«Une coalition de conspirateurs improbables — les travailleurs des
services, dont beaucoup sont des immigrants et des personnes de couleur
; les membres des syndicats manufacturiers, dont beaucoup sont blancs et
certains d'entre eux ont soutenu Trump; et les jeunes membres des
socialistes démocratiques ascendants d'Amérique.» L’approche militante
est plutôt «vieille école», avec une conception de la politique, dans sa
déclinaison électorale, comme un pendant du monde du travail et de
l'activisme syndical comme supports naturels à une «politique
progressiste». Dans le passé, l’alternance ou la parité
démocrates-républicains – les premiers contrôlaient le poste de
gouverneur et les seconds les deux Chambres de la législature de l'Etat
entre 2007 et 2010 (les républicains ont occupé le poste de gouverneur
en 2011) – était attribuée à «l'amertume soi-disant intraitable des
électeurs blancs non éduqués». Un fait récent va renverser cette donne :
«Le soutien des démocrates institutionnels à la Grande Agriculture et
leur négligence des préoccupations des travailleurs.» Le résultat de
cette alternance/parité est «un cercle vicieux : les républicains
adoptent des politiques qui nuisent à la classe ouvrière; les démocrates
sont inaptes à traiter le mal; les travailleurs de l'Iowa arrêtent de
voter ou se tournent vers les républicains ». L’Iowa est aujourd’hui un
Etat en ruine, avec des usines qui ferment, des universités qui
prévoient d'augmenter les frais de scolarité de 40% au cours des cinq
prochaines années, les infirmières les moins bien payées et l'eau
potable la plus malsaine de toute l’Amérique. «Glasson conçoit sa
candidature comme une réponse à l'apathie générée par les politiciens
modérés. Son populisme progressif doit beaucoup à Bernie Sanders, mais
il est également un produit de la dynamique politique de l'Etat qui a
fermenté pendant des décennies avant que Sanders ne devienne une
proéminence nationale.» Glasson et ses partisans sont très conscients du
rôle que les sentiments anti-immigrants ont joué dans le virage à droite
de l'Iowa. Aussi, pour construire une coalition gagnante, ils doivent
convaincre de larges parties de l'électorat de l'Iowa de surmonter leur
xénophobie. Ils pensent y parvenir par des débats soutenus et une plus
grande syndicalisation. De même qu’ils œuvrent à gagner le soutien d’un
nombre croissant d'immigrants électeurs dans l'Iowa. «Lorsqu'on lui
demande si elle croit pouvoir dépasser ses rivaux mieux financés,
Glasson répond sans hésitation : bien sûr, elle peut gagner.» «Son
message a une implication optimiste: même si elle ne gagne pas, sa
course aura servi à établir des liens entre les différents membres de la
gauche de l'Iowa. Des activistes qui travaillaient dans l'isolement se
rassemblent pour sa campagne. Et, comme Serrano l'a dit, ‘’entre más
seamos, más fuertes seremos.’’ Les nombres nous rendent forts.» Dire que
‘’l’homme au burin («outil du paléolithique supérieur’’, fait bien de
nous le rappeler le Larousse)» de Aïn-el-Fouara empêche de faire dans La
«Mecque des révolutionnaires» ce qu’une militante blanche fait dans le
pays de Mac Carthy vous donne la mesure de la régression qui se produit
ici. Nous ne sommes pas près de toucher le fond de l’abîme.
A. B.
(*) Nicolás Medina Mora, Rebecca Zweig Socialism Comes to Iowa,
The Nation, mercredi 20 décembre 2017 HTTPS://WWW.THENATION.COM/
ARTICLE/SOCIALISM-COMES-TOIOWA/

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): lesoir

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