A FONDS PERDUS: La nouvelle route de la soie

Lesoir; le Mardi 9 Janvier 2018
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Par Ammar Belhimer
ambelhimer@gmail.com
Le
14 mai 2017, la Chine ouvre un sommet consacré au projet de nouvelle
route de la soie. C’est à l’évidence l’un des vecteurs de sa puissance à
l’horizon 2030, c’est-à-dire demain. Le programme «Une ceinture, une
route» du gouvernement chinois – dévoilé à l'automne 2013 – n’ambitionne
pas moins que de relier le pays au Proche-Orient, à l’Afrique et à
l’Europe, à la fois par terre et par mer, en créant de nouvelles routes
de la soie. Jean-François Huchet, professeur des universités à
l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) à
Paris, analysait récemment, dans une publication du CNRS, les
conséquences géopolitiques de ce «projet sans précédent»(*). Interrogé
sur la consistance du programme, lancé officiellement en 2013 par le
Président chinois Xi Jinping, il l’associe à «une version moderne des
anciennes routes de la soie qui, des siècles durant, assurèrent le
commerce entre l’Asie et l’Europe, principalement en direction de
l’Europe. Ce réseau de routes essentiellement terrestres, qui s’est
éteint au cours du XVe siècle pour des raisons diverses et variées, a
été abandonné au profit de routes maritimes que sillonnèrent les navires
des compagnies des Indes orientales jusqu’à la fin du XIXe siècle». Ce
qu’on appelle communément l’Eurasie, également au cœur de la philosophie
poutinienne, «vise en premier lieu à créer un réseau d’infrastructures
dédiées au transport de marchandises de la Chine vers l’Europe en
passant par l’Asie centrale». Plus facile à dire qu’à faire, mais rien
n’est impossible aux yeux des Chinois qui envisagent «la construction de
nouvelles lignes ferroviaires et d’un vaste réseau routier à travers le
continent eurasiatique». Dans le projet, le volet maritime occupe une
place centrale, avec «une série d’infrastructures portuaires au niveau
du détroit de Malacca, entre la péninsule malaise et l’île indonésienne
de Sumatra. D’autres ports devraient ensuite voir le jour le long de
l’océan Indien, dans le nord-est de l’Afrique et dans toute l’Europe du
Sud». Ces plateformes portuaires, nouveaux comptoirs économiques et non
plus commerciaux des temps modernes, seront ultérieurement érigées en
«zones spéciales» pour assurer «le développement local de certains
territoires», avec pour stade ultime de «faire transiter des données
informatiques le long de ces axes commerciaux, via notamment
l’installation de réseaux de fibre optique». Le projet consiste
également en une liaison ferroviaire entre la Chine et l'Europe. Outre
l'amélioration de la connectivité ferroviaire, il s'agit aussi d'une
stratégie de développement pour promouvoir la coopération entre les pays
sur une vaste bande s'étendant à travers l'Eurasie, pour renforcer la
position de la Chine sur le plan mondial, notamment en préservant sa
connexion avec le reste du monde en cas de tensions militaires sur ses
zones côtières. La nouvelle route permettra notamment de faciliter le
commerce entre la Chine et les pays d'Asie centrale, dont les échanges
s'élevaient à 25,2 milliards de dollars en 2008. Le projet englobera 68
pays représentant 4,4 milliards d’habitants et 62% du PIB mondial.
L’investissement est estimé entre 800 et 1 000 milliards de dollars,
soit cinq à six fois le budget du plan Marshall lancé par les Américains
pour mettre l’Europe de l’Ouest à leur solde au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale. A la question de savoir si l’ambition est à la mesure
des moyens dont dispose la Chine, Jean-François Huchet rappelle des
contours du «vaste système financier» mis en place par Pékin, «avec le
soutien de ses propres banques mais aussi avec celui d’institutions
financières internationales fondées par la Chine et dans lesquelles elle
joue un rôle moteur». Sont ainsi mobilisés les propres moyens de la
Chine (d’importantes réserves en devises longtemps investies presque
exclusivement dans l’achat de bons du trésor américain), et ceux de la
Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, «qui aide au
financement de grands projets d’infrastructures et de décloisonnement de
certains territoires». La Russie peut-elle se sentir dépossédée d’un
espace que le nouveau tsar juge comme étant vital ? «Les relations
russo-chinoises restent malgré tout relativement bonnes. Depuis une
quinzaine d’années, beaucoup de travail a d’ailleurs été mené dans ce
sens via l’Organisation de coopération de Shanghai, qui regroupe
plusieurs pays d’Asie centrale.» L’intérêt commun russo-chinois est
clair : «Une forme d’alliance entre Russes et Chinois semble en revanche
se dessiner, comme l’illustre le soutien accordé par la Chine à la
Russie en 2014. Ce soutien s’était manifesté après les sanctions de
l’Union européenne et des Etats-Unis à l’encontre de la Russie pour son
implication dans la crise ukrainienne. La Chine est ainsi devenue le
principal investisseur dans l’économie russe, tandis que la Russie est
aujourd’hui le premier fournisseur de la Chine en gaz et en pétrole».
Mais chacun garde ses propres cartes : «Pour l’empire du Milieu, les
relations avec son voisin russe ont néanmoins tout intérêt à demeurer
purement économiques. Car dès lors qu’elles prendront un tournant
politique ou militaire, les liens entre ces deux grandes puissances ont
de fortes chances de devenir beaucoup plus conflictuels.» Reste à
rassurer un autre pays émergent : l’Inde. Celle-ci est d’autant plus
réservée que le Pakistan – plaque tournante de la route de la soie,
«routes, voies ferrées, ports commencent déjà à sortir de terre» dans
cette partie du projet – bénéficie d’un grand programme d’assistance
économique de la part de la Chine. La réticente Inde est d’autant plus
vive qu’elle a boycotté la dernière grande réunion autour de
l’initiative «Une ceinture une route», tenue à Pékin en mai 2017. L'inde
a lancé un contre-projet intitulé «la route de la liberté». Ce
contreprojet s'appuie sur des routes maritimes moins onéreuses et
davantage orientées vers le développement durable. Le Premier ministre
indien Narendra Modi a révélé, en mai 2017, à l’occasion d’une réunion
de la Banque africaine de développement (BAD) qui se tenait pour la
première fois en Inde, un projet de route commerciale : «Le corridor de
la croissance Asie Afrique (Asia Africa Growth Corridor, AAGC)» surnommé
«la route de la liberté». Le projet indien repose sur quatre piliers :
le renforcement des compétences, la construction d’infrastructures
durables, les projets de coopération dans les domaines de la santé, de
l’agriculture, du secteur manufacturier et de la gestion des
catastrophes naturelles et, enfin, le partenariat de «personne à
personne». Rien n’indique, toutefois, que l’alternative indienne puisse
résister au rouleau compresseur chinois.
A. B.
(*) Grégory Fléchet, «La Chine trace les nouvelles routes de la soie,
CNRS Le journal, 15 décembre 2017.
https://lejournal.cnrs.fr/ articles/lachine-
trace-les-nouvelles-routes-de-lasoie

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): lesoir

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