A fonds perdus: «Naufrage judiciaire»

Lesoir; le Mardi 7 Novembre 2017
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Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.fr
L’éditeur
a de la suite dans les idées. La justice du Palais : Dossiers noirs
d’une justice sous influence (titre de l’ouvrage de Mokrane Aït-Larbi,
ancien sénateur et avocat, paru chez Koukou Editions) ne pouvait
enfanter qu’un autre ouvrage de même acabit : Naufrage judiciaire : Les
dessous de l’affaire Cnan, sous la plume d’Akli Koudil(*).
Si vous êtes trop sensible, abstenez-vous de le lire. Plus d’une fois,
il vous prend aux tripes, vous fait pleurer de rage, vous fait prendre
conscience de notre impuissance ou de notre lâcheté, avant de nous
sortir de notre léthargie et de notre silence complice.
L’avouer, c’est faire œuvre de repentance. Après tout, comme dit l’adage
: Ad impossibilia nemo tenetur (à l’impossible nul n’est tenu). «Ce
n’est pas tout de vouloir, encore faut-il pouvoir», soutient encore un
proverbe guadeloupéen.
L’auteur (infréquentable) de l’ouvrage n’est autre que l’ancien P-dg du
Groupe Cnan, la compagnie publique de transport maritime qui revient,
gravement atteint dans son corps et son âme, de ces voyages au bout de
l’enfer carcéral au terme de simulacres de procès qui vous font vomir ce
qu’un système peut enfanter comme incompétence, mépris des libertés,
ignominie, légèreté et bien d’autres tares qu’il serait fastidieux de
recenser.
L’ouvrage revient sur l’affaire qui a suivi le naufrage du Béchar, un
navire de la compagnie en question, par jour de tempête, la nuit du 13
au 14 novembre 2004 – la veille de l’Aïd el-Fitr – et la fin malheureuse
de seize de ses marins dans la rade d’Alger. Le navire s’est écrasé
contre les rochers de la jetée Kheireddine.
Des faits qui ont entraîné l’arrestation du P-dg du Groupe, et de quatre
de ses collaborateurs, en vertu de l’article 479 du code maritime, aux
côtés d’une quinzaine de marins poursuivis pour abandon de navire et
deux officiers des gardes-côtes pour non-assistance à personne en
danger.
L’objet des poursuites est dans l’article 479 : la sécurité des navires.
Pour faire court, cette disposition vise «tout capitaine qui,
volontairement ou par négligence, prend la mer avec un navire dans un
mauvais état de navigabilité, insuffisamment armé, équipé ou
approvisionné, et tout armateur qui met à sa disposition un tel navire».
Naufrage judiciaire : Les dessous de l’affaire Cnan d’Ali Koudil n’est
pas un ouvrage d’érudit. C’est le témoignage d’un vécu personnel, des
«souffrances endurées durant six longues années d’emprisonnement» (p.9)
après une «injustice délibérée dont se sont rendus coupables certains
magistrats (…) froids tueurs à gage» dans une «parodie de justice» (p.
9).
L’auteur a profondément mal. Il rend responsables de son naufrage les
hommes en charge de son affaire à l’endroit desquels il n’y va pas de
main-morte.
La sévérité du jugement à l’endroit de ceux qui ont qualifié les faits,
instruit l’affaire, requis les peines et jugé procède d’une conviction
qu’on peut ne pas partager et qui offre une bonne thématique de débat
public contradictoire : «L’indépendance de la justice est d’abord une
affaire de magistrats, avant d’être celle de la société et du monde
politique.» (p.10).
«Procureur, juge d’instruction, magistrats de la chambre d’accusation et
président du tribunal criminel se sont, écrit-il en avertissement,
relayés pour aboutir à une sentence impitoyablement cruelle.» (p.9).
Le procès «qui avait duré inutilement dix jours» est décrit, dès la
première page, comme «une piètre pièce de théâtre menée par un metteur
en scène médiocre, avec une tentative d’argumentation dérisoire, cousue
de fil blanc.» (p.9).
«Le naufrage judiciaire» en question tient d’abord à l’enfer carcéral,
avec son «effet d’isolement, d’éloignement et d’oppression chez les
incarcérés.» (p.11) où l’on retrouve des personnages hauts en couleur,
tout droit sortis de la décennie noire, comme cet «ancien gendarme qui a
rejoint le maquis des islamistes» (p.31), en prison depuis quatorze ans
sans que personne ne vienne jamais lui rendre visite, ou encore cet imam
qui, en ce début de XXIe siècle, professe toujours à ses ouailles que la
terre est plate : «Dieu te dit qu’elle est plate et ces gens-là osent
dire le contraire. Méfiez-vous de ce que vous disent les ennemis de Dieu
! Tout ce qu’ils cherchent, c’est affaiblir votre foi, vous affaiblir
pour vous dominer ; n’en croyez pas un mot !» (p.37).
La prison se décline, au fil des pages, comme une expression concentrée
de la société qui l’alimente ; l’une et l’autre disjonctent pour faire
dire à l’auteur-détenu : «Non, ce ne sont pas ces gens-là qui sont en
déphasage, c’est moi qui n’existe plus dans ma propre société ! (…) Il a
suffi d’une décennie pour transformer la population en une armée de
zombies, abandonnant leurs cerveaux à des apprentis sorciers, qui les
bourraient d’idées incongrues, dénuées de tout bon sens.» (p.38).
Après seize mois d’instruction et des demandes de mise en liberté
provisoire systématique rejetées, un premier verdict du tribunal
criminel d’Alger – quinze ans de prison ferme – l’assomme avec «la
brutalité et la lourdeur d’une condamnation à quinze ans de prison
ferme» (p.53) qui lui fait écrire, avec rage : «Lorsqu’elle vous prend
entre ses mâchoires, nul besoin de se débattre pour clamer son innocence
ou demander pitié. Comme un animal prédateur, elle vous enfonce ses
crocs dans le cou et ne relâche la pression que lorsque le souffle et le
cœur s’éteignent en vous.» (p.54).
Puis d’asséner : «Alors qu’est-ce que le temps dans ces conditions ? Une
infinité ! La mort vous surprendra bien avant la fin de votre calvaire.»
(p.54).
Quatre ans et demi après le premier procès, vient le second après que la
Cour suprême eut jugé et ordonné sa cassation et le renvoi devant la
cour d’Alger. Programmé pour le 14 octobre 2010 ; à peine innocenté et
libéré qu’il est arrêté de nouveau, sur la base d’un rapport de l’IGF,
pour des faits de gestion. Dès sa première comparution le 18 mai 2012,
le juge d’instruction ordonne son incarcération pour actes de gestion
non conformes à la réglementation.
Fin juillet 2015, plus de trois ans après l’ouverture de l’instruction
judiciaire, il passe enfin à la barre pour être condamné à deux ans de
prison ferme.
«La justice n’est pas seulement aveugle, elle est également sourde !
Elle ne vous écoute pas, elle ne vous juge pas ; elle vous déclare
coupable, parce qu’une enquête a été diligentée contre vous par les
pouvoirs publics ; parce que les pouvoirs publics ne peuvent pas se
tromper ; parce qu’un juge ne voudrait pas se mettre à dos sa
hiérarchie, même si votre innocence est aussi évidente que le jour et la
nuit. Le juge se considère comme un fonctionnaire du ministère de la
justice, qui doit obéissance à sa hiérarchie au risque d’être
sanctionné.» (p.325).
Après plusieurs reports, le procès en appel a enfin lieu en mars 2017.
Verdict : aggravation de la peine de deux ans à trois ans de prison
ferme.
«Je suis entré en prison à l’âge de 56 ans ; j’en ai maintenant 69. Qui
sait si je serai encore de ce monde lorsque s’achèvera mon cauchemar ?
Mon naufrage ?» (p.325). Derrière le naufrage d’un homme se dessine
celui de deux générations de cadres vaincus, humiliés, réprimés, exclus,
chassés. Et le pire est à venir. A moins d’un miracle.
A. B.

(*) Ali Koudil, Naufrage judiciaire : Les dessous de l’affaire Cnan,
Editions Koukou, Alger 2017, 329 pages.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): lesoir

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