A fonds perdus: Sale temps pour les émirs

Lesoir; le Mardi 30 Decembre 2014
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Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.fr
Tirées
de la préhistoire par la découverte d’immenses champs pétroliers entre
les années 1930 et les années 1970, comme Burgan au Koweït et Ghawar en
Arabie saoudite, les monarchies du Golfe sont – si l’on croit Jim Krane,
auteur de notre lecture du jour, une étude parue ce 19 décembre dans
Foreign Affairs(*) – «une source d'énergie idéale pour le monde libre»
(sous-entendu pour le monde capitaliste avancé, ndlr).
Cette fonction risque toutefois de connaître de profonds bouleversements
plus tôt qu’on ne le croit. Il y a une raison principale à cela : «La
demande interne semble affecter lourdement des tendances jusque-là
dominantes, marquées principalement pas l’absence de demande régionale
pour «des populations minuscules et (des) économies sous-développées.»

La croissance économique et démographique sans précédent que les pays du
Golfe ont enregistrée, semble avoir extrait «les familles régnantes» de
ce qui, il y a peu de temps encore, s’apparentait à une vie de
«quasi-privation primitive, avec peu d'accès à l'électricité, l'eau
potable, la médecine ou l'éducation».
Des indices probants viennent attester que les choses ont grandement
évolué : «Les monarchies du Golfe développent un goût croissant pour
leur principal produit d'exportation» qui «préfigure une période «de
grande volatilité et d’incertitude» des marchés.
Il est question ici de l’addiction croissante des pays producteurs à la
ressource pétrolière.
L’augmentation de la consommation d'énergie dans les six pays
exportateurs de la région a été de 8% par an depuis 1972
(comparativement aux 2% enregistrés par le reste du monde). «Ensemble,
quatre des six monarchies (Koweït, Qatar, Arabie saoudite, et les
Emirats arabes unis) totalisent moins d’un pour cent de la population
mondiale, mais toalisent plus de cinq pour cent de la consommation
mondiale de pétrole.»
Ainsi, est-on surpris d’apprendre que l’Arabie saoudite, qui consomme
environ un quart de sa propre production, est désormais presque aussi
gourmande que la Russie, le Brésil ou l'Allemagne, pays dont l'économie
et les populations sont nettement plus consistantes.
Que recouvre cette donne ? Certainement une amélioration des revenus des
populations et des Etats au cours des dernières décennies, mais
également un autre facteur, dont le gouvernement, est entièrement
responsable : les prix.
Dans les pays du Golfe, l'énergie est, pratiquement, gratuite. Le prix
du litre d'essence en Arabie saoudite représente à peine le quart du
prix de l'eau en bouteille. Au Koweït, l'électricité coûte seulement 0,7
cent par kilowatt-heure depuis… 1966 (les Américains paient environ 15
fois plus.) Dans la ville voisine du Qatar, les citoyens reçoivent
l'électricité et l'eau gratuitement et à volonté.
Le bas niveau des prix de la consommation d’énergie est jugé «typique de
pétro-États autocratiques ou populistes» au-delà de la péninsule
arabique, dont l'Algérie, le Brunei, l'Iran, l'Irak, la Libye, le
Turkménistan et le Venezuela. Il constituerait «une menace stratégique»
pour le reste des Etats.
L’addiction à «l’énergie bon marché» est porteuse d’incidences
fâcheuses, comme la multiplication des infrastructures et le recours à
des technologies à forte intensité énergétique (gratte-ciel, Hummers,
production d'aluminium, d'engrais et de produits pétrochimiques). Elle
encourage, par ailleurs, des comportements criminels de gaspillage : il
arrive, nous apprend l’auteur, que des familles saoudiennes quittent
leurs maisons en laissant les climatiseurs en marche pendant de longues
vacances.
Les conséquences sur l’environnement sont immédiates : les émissions par
habitant de carbone du Golfe sont incomparablement supérieures à celles
enregistrées dans d’autres régions du monde, y compris en comparaison de
grands émetteurs comme l'Australie, le Canada et les États-Unis. Selon
le FMI, l’élimination des subventions à l'énergie concentrées dans les
Etats producteurs de pétrole permettrait de réduire les émissions de
carbone de 13% à travers le monde. Sur le long terme, le Koweït devrait
réduire sa demande d'électricité de près de 60%, et à Abu Dhabi de 40%.
La fin des subventions de l'essence en Arabie saoudite pourrait réduire
sa demande intérieure d’un tiers.
Dans un monde interconnecté, les monarchies du Golfe ne sont pas les
seules à en subir les conséquences qui se profilent sur le long terme :
«Les pays du Golfe tirent, en moyenne, 40% de leur PIB et 80 pour cent
de leurs budgets nationaux des exportations de pétrole. Pourtant, si les
tendances de consommation sur le long terme continuent, ces pays seront
incapables de maintenir un niveau d’offre aussi important pour les
marchés mondiaux. La plupart d’entre eux connaissent déjà des pénuries
de gaz naturel utilisé dans la production d'électricité, et certains,
dont le Koweït et l'Arabie saoudite, obtiennent plus de la moitié de
leur électricité à partir de pétrole brut et d'autres combustibles
liquides précieux.»
Selon Khalid al-Falih, P-dg de Saudi Aramco, faute de changements
importants de comportements, la consommation du royaume saoudien
pourrait passer de trois à huit millions de barils/jour en 2030.
Une autre projection établie par Jadwa Investment Bank de Riyad est
encore plus sombre : l'Arabie saoudite va consommer la totalité de sa
capacité de production de 12,5 millions de barils/jour en 2043.
Chatham House de Londres va encore plus loin en prédisant que le royaume
va devenir un importateur net de pétrole encore plus tôt, d'ici 2038.
Les réformes ne seront pas faciles à mettre en œuvre : «Dans beaucoup de
pays membres de l'Opep, comme le Venezuela et l'Indonésie, les
augmentations de prix suscitent des réactions violentes de populations
qui ont renversé des gouvernements (respectivement en 1993 et 1998).»
Plus récemment, les émeutiers du printemps arabe ont inscrit la baisse
des prestations comme «un grief majeur», dans des pays allant de la
Tunisie à Oman. Aussi, pour beaucoup de sujets des monarchies du Golfe,
la hausse des prix de l'électricité ou de l'essence est politiquement
illégitime.
L’Iran fait ici office d’exception : «Pourtant dans le Golfe, un vieil
ennemi, l'Iran, a prouvé qu’une autocratie exportatrice de pétrole peut
réussir un énorme changement dans la tarification de l'énergie sans
provoquer de troubles» – même si le gouvernement a été «finalement
contraint de suspendre ses réformes dans le sillage de l'inflation, de
la dévaluation et de l'embargo».
Le roi Fayçal semble être bien seul dans ce concert d’assistés : «En une
génération, nous sommes passés de dos de chameau aux Cadillac (…) A la
façon dont nous gaspillons l'argent, je crains que la prochaine
génération ne sera à nouveau à dos de chameau», avait-il prédit.
A. B.

(*) Jim Krane, Guzzling in the Gulf : The Monarchies Face a Threat From
Within, Foreign Affairs, 19 décembre 2014.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): lesoir

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