CHRONIQUE D’UN ÉTÉ MÉDITERRANÉEN: I.- Ils ont tué l’amour !: Par Maâmar FARAHfarahmaamar@yahoo.fr

Lesoir; le Jeudi 5 Juin 2008
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Juin annonce la grande cavalcade du sirocco au-dessus des rivages baignés par la lumière unique de la Méditerranée. Chaque jeudi, une chronique, ancienne ou inédite, pour raconter l’été algérien. Pour oublier la longue nuit hivernale de 2008 qui aura été l’une des plus noires en termes d’atteintes aux libertés individuelles…Quand le temps n’était pas déraisonnable et que mes parents vivaient encore, les saisons étaient sages et respectaient le calendrier. Aussi, avions-nous pris l’habitude de sortir les habits d’hiver dès le mois d’octobre, au moment où les températures prenaient un coup de froid. Mais, au mois de juin, on rangeait les lourds manteaux et les pulls en laine, pour sortir enfin les chemisettes et les shorts qui nous indiquaient que la belle saison n’allait pas tarder à nous gaver de cerises et de glaces à la pistache. Nous savions alors que nous n’allions pas tarder à reprendre le chemin des rivages aplatis par les chaleurs estivales. Mais, depuis que mes parents sont morts, le temps a perdu sa sagesse et nous nous sommes retrouvés, en plein mois de janvier, à farfouiller dans les grands cabas remisés, à la recherche de… chemisettes ! Nos parapluies ne servaient plus à rien et les commerçants étaient désappointés. Vendre des chapeaux de paille en décembre n’était pas fait pour les rassurer. Et voilà que le temps, après un printemps mitigé, se met à frémir en plein juin. Il faut ressortir les habits d’hiver ! Quel cafouillage ! Quand mes parents vivaient encore, le temps devait certainement avoir peur de leurs claques. Maintenant, il fait ce qu’il veut et moi, en regardant le ciel bas et pluvieux couver sa mélancolie au-dessus de ma petite plage, j’ai bien envie de les appeler, ainsi que tous les parents morts, pour que les saisons restent bien sages et arrêtent de se bagarrer entre elles. Nous ne savons plus s’il fait chaud ou froid. Comment le saurionsnous quand le climatiseur anime le réveillon et que les cheminées fument en mai ? Comment le saurions-nous quand les bambins font trempette en février et qu’ils attrapent des angines répétées en juin ? Quant au soleil, il a la berlue ! Après avoir montré ses muscles, il a subitement disparu derrière les voiles soulevées par d’immenses vents de sable qui envoient, sur nos têtes, des dunes entières garanties pur Sahara ! Depuis que de faux cirrus, un piège pour marins aphasiques et jeunes candidats à l’émigration clandestine. Ma tristesse vient aussi du fait qu’en ville, il n’y a plus de vie ! Les gens sont morts et ne le savent pas ! On leur a fait croire que la bagnole remboursée au crédit et le chantier interminable d’une villa qui va jeter dans l’air encore plus de poussière sont la vie. On a oublié de leur dire que la vie, c’est d’abord le sourire. Ils sont morts parce qu’ils ne sourient plus ! La vie, c’est le plaisir de courir derrière son môme sur un gazon infini. Ils sont morts parce qu’il n’y a pas de mômes sur l’herbe. Il n’y a pas de gazon. La vie, c’est d’aller voir une première vision avec sa copine. Ils sont morts parce qu’il n’y a plus ni première ni seconde vision. Et, souvent, il n’y a pas de copine. Les gendarmes se chargent de vous démontrer qu’une amie promenée dans un endroit romantique, c’est un péché. Et même un crime qui vous enverra devant le procureur. La vie, c’est d’aller au théâtre sans présenter une carte d’invitation. Ils sont morts parce qu’il n’y a plus de théâtre sans festival officiel. La vie, c’est d’aller au cirque et de se détourner des clowns et des panthères pour rire et frémir dans les yeux des enfants. Ils sont morts parce que les clowns ont quitté les rêves des gosses. La vie, c’est de jouir de tous ces droits. Ils sont morts parce qu’ils n’ont plus aucun droit ! La vie, c’est de ne pas avoir peur du flic et du général. Ils sont morts parce qu’ils ont peur du flic et du général. La vie, c’est de travailler. Ils sont morts parce qu’ils sont chômeurs de père en fils. La vie, c’est d’avoir envie de rester dans ce pays. Ils sont morts, parce que, du matin au soir, ils ne font que rêver au départ. La vie, c’est de les écouter quand ils disent «il y en a marre ! » Ils sont morts parce que, quand ils ont osé le dire clairement dans un vote, on n’a pas trouvé mieux que de prolonger la vie de ce gouvernement dont ils ne voulaient plus ! La vie, c’est d’espérer. Ils sont morts parce qu’ils n’espèrent plus rien ! C’est trop ! Le printemps qui part, l’espoir qui prend le large… Et devinez ce que l’on vient de m’apprendre : ils ont réussi à tuer l’amour ! Quatre gars cagoulés l’ont attendu au coin d’une rue et l’ont froidement abattu à l’aide d’armes automatiques. A l’hôpital, une petite foule s’est formée devant les urgences. Une jeune fille pleure et ses larmes sont comme la pluie qui a décidé, elle aussi, de sangloter. La jeune fille a un cartable et des idées de progrès. Elle pleure l’amour qui était sa seule raison de vivre. Maintenant qu’il n’est plus là, elle va mourir elle aussi. Elle va marcher dans l’eau jusqu’à rencontrer le blanc du ciel. Ou, peut-être, quelques émigrés clandestins qui partent vers la Sardaigne, à la recherche d’un autre amour. Quand l’amour meurt dans un pays, il y a beaucoup de départs. Il y a ceux qui prennent des barques et un GPS pour le retrouver ailleurs. Et il y a ceux qui restent, mais qui partent vers la ligne blanche pour dormir dans le silence de la mer. De toutes les façons, même s’ils l’avaient raté, l’amour aurait fini par se suicider. Il ne peut plus supporter leurs sales gueules ! Quand des amoureux sont traînés devant la justice, quand la liberté est internée, quand les idées rétrogrades s’emparent des têtes, grandes et petites, que la raison recule, que la logique est combattue, que la culture se trucide dans les boudoirs ; quand les belles manières n’existent plus, que la vie sociale est déstructurée, la bonté piétinée, la solidarité embrigadée, la religion monopolisée ; quand les valeurs sont inversées, ne vous attendez pas à ce que l’amour vive bien longtemps ! Si mes parents étaient encore vivants, ils auraient creusé la terre, remué le ciel pour inventer un autre amour. Mais ils sont morts… Alors, mes enfants, allez chercher l’amour en terre sarde ou ailleurs, là où vous mènera votre arche de Noé. Je créerai un nouvel hymne qui vous accompagnera partout. Ne vous inquiétez pas pour moi : je ne peux plus vivre loin de la mer. De ma Méditerranée. Je reste sur le rivage et je vous suivrai jusqu’au Cap. De ma main fatiguée d’avoir composé tant de poèmes inféconds ; de cette main lacérée par les épines de tant de roses, je ferai un petit signe pour vous dire «Bon vent !» Puis, sur le sable de ma plage, cette main tremblotante sculptera une statue, haute et belle comme une fille de Numidie, qui dira vos départs précipités, vos morts et vos désillusions. Elle restera plantée dans le vent jusqu’à votre retour, quand les chasseurs de printemps s’en iront de chez nous. Quand vos barques, fatiguées de courir derrière une dignité et un espoir qu’on vous refuse ici, retourneront à la plage. Quand vous pourrez enfin oublier de mourir ici. Pour vivre heureux en Algérie ! Votre Algérie !M. F.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): M. F.

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