En attendant les hirondelles de Karim Moussaoui: Lambeaux d’Algérie

Lesoir; le Jeudi 14 Septembre 2017
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Parmi les films qui ont fait salle comble aux 15es
Rencontres cinématographiques de Béjaïa (jusqu’au 15 septembre), le
premier long métrage de Karim Moussaoui, En attendant les hirondelles,
était certainement l’un des plus attendus. il sera projeté le 21
septembre à 19h à la salle Ibn Zeydoun.
Film choral où s’enchevêtrent trois histoires différentes sans jamais se
rencontrer, En attendant les hirondelles, sélectionné par ailleurs dans
la section «Un certain regard» du dernier Festival de Cannes, nous fait
découvrir la quête esthétique et philosophique de son réalisateur dont
on a déjà eu un aperçu avec son moyen métrage Les jours d’avant (2013).
Karim Moussaoui transpose clairement à l’écran un double questionnement
: sur l’humain et ses confrontations incessantes avec le réel, et sur
l’Algérie et sa recherche effrénée d’elle-même. La forme choisie semble
la mieux indiquée pour un cinéaste qui voudrait scruter sa société sans
pour autant établir un quelconque état des lieux.
Le charismatique Mohamed Djouhri, dans le rôle d’un promoteur immobilier
dont le passé gauchiste s’entrevoit à travers ses dialogues nostalgiques
avec son ex-épouse (Sonia) ; l’émouvante Hania Amar qui incarne Aïcha,
personnage principal du précédent film, tiraillé entre son amour pour le
jeune effronté Djalil (Mehdi Ramdani) et le statut que la société lui a
choisi ; enfin, Hassen Kechache, dans la peau d’un neurologue sur le
point de se marier, mais qui est rattrapé par un fantôme de son passé
(Nadia Kaci). En plus de ce casting tout à fait convaincant, le film
tire également sa force d’une mise en scène aérée, se permettant même
parfois certaines fantaisies comme autant de digressions
rafraîchissantes, évitant ainsi au récit de sombrer dans le mélo et la
sur-dramatisation. Car, du drame, il y en a à foison dans ce tryptique
maussade, où se résume la défaite algérienne aux yeux de Moussaoui :
l’ancien militant de gauche représente ici la génération de
l’indépendance qui a sincèrement cru à un eldorado algérien tant le
poids de l’utopie n’avait d’égal que celui de l’idéologie régnante ; il
est aujourd’hui homme d’affaires qui, malgré la perte de toutes ses
illusions, tente d’échapper à l’engrenage obligatoire de la corruption.
La scène où il est témoin de l’agression particulièrement sauvage d’un
jeune inconnu qu’il ne tente même pas de secourir est sans doute voulue
comme une allégorie de la lâcheté de cette génération qui, aux yeux de
beaucoup d’intellectuels et artistes contemporains, aurait pu changer le
cours des choses et sauver le pays de la faillite morale.
Quant à Aïcha, triste dans sa résignation, mais capable de sursauts
rebelles, elle est l’incarnation même des ravages du patriarcat et du
traditionalisme aveugle dont la première victime est évidemment la
femme. Fille d’un père à la fois attentionné et tyrannique, elle
s’apprête à épouser un homme qu’elle n’aime pas, probablement dans
l’espoir d’une prison moins étroite mais les retrouvailles avec son
ex-amoureux, jeune, sans moyens et sans statut, va bouleverser ce «plan
d’avenir» décidé par la société.
Pendant ce chapitre du film, Karim Moussaoui nous livre un magnifique
hymne à l’amour et à la liberté, où la danse, le chant, le désir charnel
et la transgression forment un tableau lumineux que vient sublimer la
musique aérienne de Jean Sébastien Bach.
Enfin, Hassen Kechache, médecin humble, généreux et humaniste, essaie de
rassembler les moyens financiers nécessaires pour épouser la femme qu’il
aime, jusqu’à ce qu’on lui apprend qu’une ancienne otage des terroristes
islamistes colporte sur lui des rumeurs déshonorantes qui, si elles sont
infondées, jetteront néanmoins une ombre sur ce personnage par trop
parfait. Ici, il est clair qu’il s’agit de métaphoriser le traumatisme
national que l’Algérie, par la politique de son Etat et les refoulements
de son peuple, s’efforce d’effacer de sa mémoire, comme essaie de le
faire Dahmane. Dans ce chapitre, on peut reprocher à Karim Moussaoui
d’avoir manqué de souffle et quelque peu plombé le rythme de son récit
tant s’y accumulent certaines gratuités et fioritures dont le film se
serait bien passé.
En attendant les hirondelles n’est peut-être pas l’œuvre majeure à
laquelle on pouvait s’attendre de la part d’un Karim Moussaoui dont le
premier film a été une véritable gifle artistique pour les cinéphiles.
Mais il s’agit néanmoins d’une œuvre forte, sensible et convaincue, qui
annonce la poursuite d’une recherche esthétique sans cesse renouvelée.

S. H.

Categorie(s): culture

Auteur(s): S. H.

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