Ici mieux que là-bas: L’odyssée d’Afrique-Asie, le guérillero de l’information(2)

Lesoir; le Dimanche 18 Fevrier 2018
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Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
Toute
l’histoire d’Afrique-Asie semble synthétisée dans ce bras de fer
permanent avec les forces hostiles à la souveraineté des pays
anciennement colonisés. Il a fallu constamment mener un combat
asymétrique contre ceux qui ont voulu faire taire cette voix, «tel un
guérillero, à l’image de ce qui se passait sur le terrain face à des
armées nombreuses et suréquipées et des forces économiques, politiques
et médiatiques puissantes et submergentes», précise Bouzid Kouza.
Tout a commencé dans la liesse révolutionnaire du Festival panafricain
d’Alger de 1969. Simon Malley, journaliste d’origine égyptienne ayant
travaillé pour Le Progrès égyptien, s’installe aux USA après la Seconde
Guerre mondiale. Il couvre la naissance de l'ONU et se lie d’amitié dans
les années 1950 avec nombre de futurs dirigeants des pays du Sud parmi
lesquels le Tunisien Brahim Tobal, le Marocain Mohamed Basri, les
Algériens Hocine Aït Ahmed et M’Hamed Yazid. Ces personnalités
deviendront, le moment venu, les premiers soutiens d’Afrique-Asie.
L’idée même d’un journal qui, en Occident, dans la gueule du loup donc,
défendrait une ligne tiers-mondiste et non alignée, est née en Algérie
aux alentours du Sommet afro-asiatique de 1965 qui devait être la
deuxième réunion après celle du Sommet des non-alignés de Bandung en
1955. Le coup d’Etat de Boumediène différera la réunion et rappellera
qu’une libération nationale n’est jamais à l’abri des convulsions
parfois sanglantes. Le Mozambicain Aquino de Bragança, le Mauritanien
Ahmed Baba Miské assistent à la toute première réunion à Alger. Simon et
Barbara Malley, son épouse américaine, avaient tous les deux travaillé
pendant la guerre de Libération pour le FLN. Barbara Malley avait même
été volontaire au bureau du FLN pour la communication. «L’histoire
d’Afrique-Asie est un peu celle de la cause algérienne», rappelle Majed
Nehmé qui a donc pris le relais de la direction du journal en 2006.
D’ailleurs, jusqu’au dernier moment, le journal a pu compter sur
l’Algérie. «Et bien sûr, ajoute-t-il, nous défendons l’Algérie. Nous ne
nous en sommes jamais cachés. Historiquement, le journal est lié à
l’Algérie, au principe de souveraineté. Nous étions et nous sommes pour
un Etat souverain contre une mondialisation bradée. Et puis, l’Algérie a
fait face en silence au monstre terroriste. Personne ne l’a aidée.» Et
Majed Nehmé d’ajouter : «Et puis l’Algérie n’intervient jamais, jamais
dans le contenu éditorial.»
La journaliste italienne Augusta Conchiglia qui travaillait à l’époque à
faire connaître en Europe la lutte de libération de l’Angola, et qui fut
dans la proximité de la création d’AfricAsia en 1969, se souvient qu’à
l’époque, «l’Algérie était le modèle-même du Tiers-Monde dans ce que ça
veut dire de progressiste et de non-aligné». Cette jeune Italienne,
venue au Festival panafricain présenter un documentaire sur la
décolonisation en Afrique, se trouve dès lors en convergence avec le duo
Simon Malley-Ahmed Baba Miské qui lance AfricAsia en 1969 à Paris. Elle
y collabore en donnant de précieux reportages photos sur le mouvement
révolutionnaire qui menait en Afrique la lutte pour la décolonisation,
lequel était totalement dépourvu d’images.
En 1971, une mésentente entre Ahmed Baba Miské et Simon Malley aboutit à
une séparation entre les deux hommes, à la disparition d’AfricAsia et au
lancement d’Afrique-Asie, cette fois-ci par Simon Malley. Augusta
Conchiglia, qui a vécu ces turbulences post partum de loin, intègre
totalement la rédaction aux beaux jours d’Afrique-Asie à partir de 1974.
Juste après la chute du fascisme de Salazar au Portugal avec la
révolution des Œillets, Augusta Conchiglia va mesurer les conséquences
de ce bouleversement en Angola. Elle demeure sur place, couvrant les
derniers mois de la lutte d’indépendance. En 1976, elle fait partie
intégrante de l’équipe à Paris. «Il y avait dans les réunions une
effervescence stimulante», se souvient encore Augusta Conchiglia.
L’équipe comprenait des collaborateurs de qualité comme Mario de
Andrade, cet intellectuel angolais qui fut un personnage clé dans l’un
des scoops historiques du journal, la publication de contrats passés par
Jonas Savimbi avec la puissance coloniale. Le journal irradiait du
prestige d’avoir défendu des causes justes qui allaient aboutir.
En 1978, Bouzid Kouza, en provenance d’Alger, intègre, lui aussi, la
rédaction. Le journal était alors en plein essor avec un tirage de 80
000 exemplaires sans compter les autres publications adjacentes comme la
version anglaise d’Afrique-Asie ou le mensuel en français L’Economiste
du Tiers-Monde. Le journal a alors le vent en poupe. L’époque était
aussi complexe que mobilisatrice. «La guerre du Viêtnam s’était à peine
achevée avec la débâcle étasunienne, l’Amérique latine était en pleine
ébullition, l’Angola, le Mozambique, le Zaïre étaient à feu et à sang,
le Moyen-Orient en plein bouleversement avec des clivages sanglants
autour de la question palestinienne (capitulards de Camp David face au
Front du Refus), se profilaient déjà les chambardements en Iran et,
surtout, en Afghanistan. Afrique-Asie a rendu compte, accompagné,
soutenu, toutes ces luttes», résume Bouzid Kouza.
C’était aussi une époque intéressante car elle préfigurait comme un
prologue aux grands bouleversements de la décennie 1990 qui allait
donner, avec la disparition du bloc socialiste, une configuration
unipolaire au monde. En 1980, le journal turbulent est dans la ligne de
mire du gouvernement français, de connivence avec les ténors de la
Françafrique. Ce dernier lui porte un coup qui aurait pu être fatal mais
auquel le journal survivra. Il fait expulser Simon Malley de France.
A. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. M.

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