ICI MIEUX QUE LA-BAS: LA MAIN DE L’ÉTRANGER: Par Arezki Metrefarezkimetref@free.fr

Lesoir; le Dimanche 8 Juin 2008
2

Tout le monde le sait, il n’est pas une seule raison interne pour que
des émeutes éclatent en Algérie. Derrière les explosions sociales
sauvages et à répétition qui nous servent de quotidien, c’est forcément
la main de l‘étranger qui gigote. Deux à trois fois par jour, selon des
statistiques fiables, elle met le feu aux poudres. Elle est là, puis
là-bas, puis encore plus loin et ainsi de suite. Elle n’arrête pas. Elle
saute d’un secteur à un autre, d’un sujet à un autre, douée d’ubiquité,
insaisissable, allumant le feu que déjà éloignée de l’incendie, ne
laissant aux «autorités compétentes », comme il dit lui, qu’une
alternative : se cacher derrière l’index ou l’auriculaire.Pour suivre
ses perfides déplacements à travers le territoire national, il suffit de
lire la presse. Tous les jours, on la repère quelque part et, certains
jours, elle est en plusieurs endroits en même temps, et parfois aux
antipodes. En regardant la météo ce matin dans différents journaux, des
fois que ce ne serait pas la même d’un canard à l’autre, les prévisions
climatiques obéissant, elles aussi, aux directives du ministère de
tutelle, j’ai repéré les sauts de puce de la main de l’étranger. Comme
ça, rapidement, sans insister, j’ai noté quelques-uns de ses derniers
méfaits en m’ébahissant devant ses prouesses athlétiques. La main de
l’étranger a frappé tel jour vers 14h dans la localité d’Ighram, commune
d’Ahnif (Bouira) lorsque de jeunes chômeurs n’arrivant pas à se faire
employer par la carrière de gypse du coin, ont bloqué une route
nationale. Scénario désespérément habituel : la main de l’étranger se
tire dare-dare et les émeutiers se trouvent nez à nez avec les pandores.
Conclusion désespérément habituelle, elle aussi : on peut imaginer la
suite! A l’autre bout du pays, localité Akid-Lotfi, commune de Maghnia,
la main de l’étranger fait des siennes nuitamment. A 23h, rapportent les
gazettes, des jeunes circulant à bord de motos aspergent d’essence le
parking de la cité des douanes puis frottent une allumette. Une seule
suffit ? Amplement ! La grogne serait née de la saisie par les douanes
d’une cargaison de cigarettes à Ouled Ben Zi. Bien entendu, discrète et
efficace, la main de l’étranger n’a pas traîné sur les lieux de ses
turpitudes. Elle s’est éclipsée très vite si bien que personne n’a pu la
voir. La seule certitude est qu’elle sera formellement identifiée, le
moment venu, dans l’explication officielle de l’origine des faits.
Presque en même temps, la main de l’étranger furetait du côté de la cité
Merdjouamane, dans la commune d’Amizour, poussant des citoyens à la
fermeture d‘une autre route nationale. Ici, la cause est l’augmentation
de 5 DA du prix des places dans les transports en commun. Cette hausse
grève sévèrement les budgets modestes. Compter sur l’Etat pour défendre
les pauvres ? Tu parles ! Trop occupé à repérer la main de l’étranger
pour se porter aux côtés de ceux qui ont besoin de bénéficier d’une
juste répartition des richesses et de la solidarité nationale. On ne
sait pas comment la main de l’étranger s’est trouvée dans ce trou perdu,
Ighil- Azem, à Ivahlal, commune d’Aghbalou (re-Bouira), au moment où des
dizaines d’habitants fermaient une route pour protester contre
l’isolement dans lequel est reclus leur village. Ils n’auraient cessé
leur mouvement, reconductible en cas de trahison des promesses obtenues,
que si, entre autres, la route qui relie leur bourgade à la civilisation
était réparée. Elle ne l’a jamais été depuis l’indépendance. Agile en
diable, la main de l’étranger est déjà à Layoun, Tissemsilt.
Laissés-pourcompte du programme d’emploi des jeunes et exclus du filet
social, des chômeurs barrent une route nationale. Conclusion du
correspondant d’ El Watan : «Une trentaine d’émeutiers parmi lesquels se
trouvent des acteurs d’un précédent incident similaire ont été arrêtés.
Ils doivent être déférés aujourd’hui devant la justice». Cette formule
est pour la protestation en Algérie ce que la suivante est pour les
contes : «Ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent
longtemps». Chez nous, chaque fois que la main de l’étranger s’en mêle,
on peut conclure invariablement : «Les émeutiers ont été arrêtés et
déférés devant la justice.» On pourrait ajouter que la justice est la
seule industrie d’Etat qui bosse aussi fort, qualité et quantité
confondues. Entre l’affaire de Habiba à Tiaret et les émeutes partout,
ça carbure dur dans les prétoires. On aurait pu croire que la main de
l’étranger se serait reposée un peu après les coups d’Oran, de Berriane,
de Sétif… Eh bien, non, elle est toujours en forme, la main de
l’étranger, et elle est capable de tout. Elle est capable surtout de
servir d’explication à un recours aux émeutes et à la violence par les
plus pauvres en raison de leur dénuement et de la surdité avec laquelle
leurs revendications légitimes sont accueillies. Que cette explication
soit poussiéreuse, et absurde, cela ne gêne nullement nos chers
responsables malgré eux qui, désappointés devant les révélations de leur
culpabilité sociale dans le chaos que pourrait apporter une approche
scientifique de cette violence, préfèrent s’en laver les… mains. C’est
bien plus commode, naturellement, de montrer du doigt… la main de
l’étranger. Si ce n’était aussi dramatique, on pourrait rigoler en
paraphrasant Malek Bennabi et sa théorie de la colonisabilité : si la
main de l’étranger agit aussi aisément, c’est que le terrain est propice
à ses agissements, pardi! Mais, non ! La détérioration des conditions
sociales de la majorité, conséquence d’une politique de rapaces, est
cette main de l’étranger. Les protestations par les émeutes, procédant
de cette «économie morale des pauvres» de l’historien anglais Edward
Thompson, est la résultante d’une double régression : celle de la
paupérisation des classes moyennes et celle de la répression de tout
mouvement social organisé et politisé. René Galissot n’a pas tort de
considérer que «les émeutes signalent peut-être même l’absence des
mouvements sociaux». La cocotte-minute explose quand la soupape est
bouchée, toutes les ménagères le savent. Reste à savoir quelle main
bouche la soupape !
A. M.
P.S. de là-bas : Réagissant à la chronique de la
semaine dernière, l’ami Gilbert Meynier, historien, ajoute ces éléments
au débat : «Merci, cher ami, pour ton article du Soir d'Algérie. A mon
avis, il n'y manque qu'une chose : la toute prochaine directive
européenne sur la rétention, qui sera portée à 18 mois, avec 5 ans
d'interdiction de séjour à la clé, va un peu plus verrouiller les
espoirs et faire monter la pression, pas seulement en Algérie, mais plus
généralement au sud de la Méditerranée. Et ce qui s'est passé à Oran
n'a-t-il pas pour arrière-plan des retours désespérés de harragas
refluant d'Espagne où ils n'ont trouvé que refoulement, misère et
chômage ? J’émets cet avis après en avoir parlé avec Pierrette Meynier,
mon épouse, présidente de la CIMADE-Rhône- Alpes, et qui, pour cela,
suit de près l'évolution européenne à l'égard des migrants.»
P.S. d’ici, enfin, de pas loin d’ici : La police tunisienne a
tiré à balles réelles sur des centaines de manifestants qui
protestaient, dans le sud-ouest du pays, contre la hausse du chômage et
du coût de la vie, faisant un mort et plusieurs blessés, rapportent des
syndicalistes et un responsable » (Tunis, Reuters). Bienvenue au club et
chapeau pour le miracle économique.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): lesoir

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..