Ici mieux que là-bas: Le cahier d’écolier

Lesoir; le Dimanche 16 Avril 2017
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Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
Un
jour, on demanda à Kateb Yacine pourquoi il ne précédait pas, comme tout
écrivain qui se respecte, le nom du prénom. Ça aurait été pourtant
logique : le prénom précède le nom. Réponse du Keblouti : s’il préfère
qu’on l’appelle Kateb Yacine plutôt que Yacine Kateb, c’est parce que ça
lui rappelle la voix de son institutrice faisant l’appel à l’école
primaire. Du reste, il semble que l’enfance scolaire a été pour Kateb
Yacine une période plutôt heureuse dans une vie tumultueuse. Et c’est
peu dire.
L’école primaire est au développement intellectuel ce que l’enfance est
à l’âge adulte de l’être humain : le socle auquel tout ramène
ultérieurement. C’est sans doute en souvenir ému de cette période que
j’utilise encore un cahier d’écolier pour écrire, prendre des notes,
divaguer.
De cette façon, j’ai comme qui dirait le beurre et l’argent du beurre.
J’ai un reste tenace de la saveur de l’enfance, et en prime, la liberté
d’utiliser à ma guise le cahier. Cette liberté n’était pas évidente à
l’école, du fait du contrôle du cahier par le sourcilleux maître.
«Sur mes cahiers d’écolier/Sur mon pupitre et les arbres/Sur le sable
sur la neige/J’écris ton nom.» Même ces vers de Paul Eluard célébrant la
Liberté devaient être écrits dans une graphie impeccablement sans
ratures ni taches ! Attention !
Je remarque, en passant, que le contrôle du maître qui sanctionnait par
des coups de règle sur les doigts la mauvaise tenue du cahier aurait
sans doute évité au mien, à celui du présent dont il est question ici,
de se trouver dans l’état cafouilleux où il est. Il ressemble plus au
cahier de brouillon qu’au cahier de classe.
Cela dit, et pour apporter mon précieux écot au débat interminable sur
l’école et sur les méthodes les meilleures à y appliquer, je n’ai aucune
nostalgie pour la règle du maître. Simplement je crois me rappeler que,
écoliers, nous préférions, et de loin, passer plusieurs heures à soigner
notre cahier plutôt que de devoir subir cette règle.
Cahier d’écolier, donc ! Avant un voyage où je subodorais la moisson de
notes copieuse, j’ai acheté un volumineux cahier de… 290 pages. Je suis
loin des 96 pages Rolangraphe de mon enfance ! De marque Hillal, un logo
qui emprunte ses caractères à la vieille marque Oxford, ce cahier de
papier extra-blanc satiné, lavable, je l’ai acquis dans une papeterie
rue Larbi-Ben-M’hidi à Alger. Je ne fais de pub ni à la marque du
cahier, ni à la papeterie, je ne fais qu’appliquer cette loi qui
prescrit de donner des détails précis qui accréditent la vraisemblance
du récit, sinon sa véracité.
Voilà donc ce cahier, je l’ouvre à ce moment crucial où, un peu dépassé
par le flux endiablé de l’actualité, je dois m’acquitter de cette
chronique. Doué par définition d’un pouvoir de conservation, le cahier
d’écolier est un refuge, un silo, l’abri où vieillissent sans se rider
les connaissances de base sur lesquelles vont s’ériger tous les savoirs
que l’on va acquérir sa vie durant.
Dans les fouillis dont le Hillal est perclus à chaque page, je trouverai
bien, me persuadais-je, une idée, une étincelle, un quelque chose qui me
permettra de démarrer le schmilblick. Et, vaillants, nous irons jusqu’à
la victoire finale. Mon œil, oui !
On dit que Marcel Proust a rempli 95 cahiers pendant les treize années
qu’a duré la rédaction de A la recherche du temps perdu. Je pense, du
coup, à nos écrivains qui utilisent le cahier pour accoucher de leur
littérature. Mouloud Feraoun, instituteur et directeur d’école, a écrit
une bonne partie de son œuvre sur des cahiers d’écolier. Il doit en
avoir été de même, j’imagine, pour Boukhalfa Bitam et Tahar Oussedik,
tous les deux anciens instituteurs. C’était le cas, et je peux
personnellement en témoigner, puisque je les ai vus, d’Amar Metref, mon
oncle, qui a passé toute sa vie dans l’enseignement comme professeur
puis directeur de collège.
Il y a comme une sorte de pavlovisme positif, si j’ose la formule, qui
pousse à s’appliquer lorsqu’on écrit sur un cahier d’écolier. Je
consulte donc mon Hillal, papier satiné, à la recherche du joyau qui me
sortira de l’impasse. Je le traîne, ce cahier, sous toutes les
latitudes.
Il voyage et c’est un bazar de notations hétéroclites. Cette phrase, par
exemple, de Claude Levi- Strauss, glanée dans Tristes Tropiques, où
l’ethnologue se plaint des servitudes de son métier : «Eh quoi ? Faut-il
narrer par le menu tant de détails insipides et d’événements
insignifiants ?» Je compte m’en servir comme exergue pour un texte
consacré à New York. Comme tout se rejoint quelque part, en dépit du
grand éclatement des univers, rien d’aberrant à commencer par Kateb
Yacine pour enchaîner sur New York. Me revient en mémoire ce texte de
Benamar Médiene, publié par Algérie Actualité en 1989, dans lequel ce
dernier mettait en forme les impressions du voyage de Kateb Yacine à New
York, le seul qu’il ait jamais fait aux Etats-Unis, sous le titre d’Un
Keblouti à New York.
Quoi d’autre dans ce cahier fourre-tout ? Une note sur l’actualité
politique française. Le parjure de Manuel Valls qui s’engage à soutenir
le vainqueur de la primaire et qui rejoint Emmanuel Macron figure le
thème universel de la trahison.
Rien à dire. Le fait est éloquent en soi. Pas besoin de commentaire ! Ah
oui, il y a aussi ces notes prises lors d’un débat avec Hassane Zerrouky
autour de son livre La nébuleuse islamiste. Rappelant les assassinats
islamistes, on évoque l’un des tout premiers, sinon le premier, celui de
l’étudiant Kamel Amzal le 2 novembre 1982.
Etudiant de 20 ans, il tombe victime des islamistes alors qu’il collait
une affiche appelant à une assemblée générale de la Cité universitaire.
Contrairement à des assassinats ultérieurs, ceux de la décennie noire,
celui-ci a donné lieu à un procès, avec une identification certaine des
coupables, même s’ils ont été complaisamment jugés. Ce ne sera pas
toujours le cas par la suite.
D’autres notations ? Oui, le 20 Avril, le Printemps berbère. 37 ans déjà
! Ah, oui, cette caricature de Dilem dans Liberté. Mouloud Mammeri qui
rend depuis sa tombe la médaille qu’on lui attribue.
Et voilà, je referme mon cahier d’écolier. Jusqu'à la fin des vacances.

A. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. M.

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