Ici mieux que là-bas: Les descendants du Signe

Lesoir; le Dimanche 29 Decembre 2013
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Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
Certes,
il est des façons plus joyeuses d’enterrer une année. Mais…
Azouaou Hamou, porte-parole de l’Association des victimes d’Octobre
1988, a été déféré devant le tribunal de Sidi-M’hamed (Alger). Que lui
reproche-t-on ? D’après les journaux, il se serait présenté au Palais du
gouvernement demandant une audience au Premier ministre. Evacué manu
militari, il porte plainte contre les policiers qui l’ont malmené. Il
est convoqué devant le juge.
Grief : trouble à l’ordre public. Azouaou Hamou voulait, dit-on, faire
parvenir des doléances aux plus hautes autorités de l’Etat. Doléances de
citoyens ayant subi des exactions, des tortures ou qui ont perdu l’un
des leurs au cours des douloureux événements d’Octobre 1988 ? Un dossier
qui demeure en suspens pour dédommager les victimes et leur rendre
justice. Verdict : le 2 janvier.
Houari Mouffok[1]. Ce fut aussi le combat de celui qui vient de nous
quitter à l’âge de 76 ans, rongé par une maladie qui ne lui a laissé
aucune échappatoire. Houari Mouffok est un personnage qui a, de son
vivant, confiné au mythe. Etudiant à Berlin-Est (RDA) pendant la guerre
de Libération, il rentre au pays après l’indépendance pour y poursuivre
ses études. Il a été le premier président de l’Union nationale des
étudiants algériens (UNEA).
En juin 1965, il dénonce le coup d’Etat de Boumediène et entre en
clandestinité avant de se réfugier au Maroc. Il racontait en 2003 :
«J’ai été arrêté à Rabat, torturé au Commissariat central et séquestré
pendant 45 jours au bout desquels j’ai été remis aux services algériens
en échange d’exilés marocains de l’opposition qui avaient trouvé refuge
à Alger. J’ai fait l’objet de sévices inhumains de la part de la
Sécurité militaire, et ce n’est qu’en novembre 1965 que j’ai été
transféré à la prison d’El-Harrach où j’ai retrouvé les autres détenus
politiques.»
Jeune lycéen, j’entendais parler de lui comme d’un symbole de résistance
de l’intelligence à la force brutale. Je le rencontrai par hasard en
1993. Nous avons réalisé une interview pour Ruptures. A cette occasion,
il m’exposa par le menu le congrès qui l’avait porté à la tête de l’UNEA
en 1963, les premières années de l’organisation estudiantine, le coup
d’Etat, sa cavale, l’horreur de son arrestation marocaine dont, à cette
époque il ne s’était pas encore remis, les sévices subis et le
traumatisme qui le poursuivit toute sa vie. En 1993, il portait toujours
les stigmates des mauvais traitements qui lui avaient été infligés.
En 2003, il continuait à lancer un appel «aux nombreuses victimes du
régime par le coup d’Etat du 19 juin 1965 pour qu’elles se rassemblent
et exigent leur rétablissement dans leurs droits moraux et matériels».
Il soulignait alors l’injustice d’un système qui indemnisait des figures
politiques connues mais pas les dizaines ou les centaines de militants
anonymes. Comment ne pas entendre l’écho des revendications de Houari
Mouffok, porte-parole à son corps défendant des victimes de la
répression à l’encontre des opposants au coup d’Etat dans les doléances
d’Azouaou Hamou ?
Pour clore l’année, je voudrais revenir sur deux décès survenus en 2013
que je n’ai pas encore eu l’occasion d’évoquer.
Hachemi Bellali. Au mois de mai dernier, nous avons perdu le merveilleux
bassiste d’Idir. Il a vécu à Diar-El-Djamaâ et a fréquenté le lycée
Abane Ramdane d’El Harrach. Avec Arezki Baroudi, il fonde son premier
groupe de rock, les BBS. Il gardera de cette époque de la fin des années
1960 une amitié avec Aziz Chouaki, l’autre rocker d’El Harrach. Le
baccalauréat en poche, il entreprend des études de journalisme. Il
obtient son diplôme de l’Ecole de journalisme d’Alger juste, comme il le
disait, «pour l’encadrer». Ce journaliste diplômé n’a jamais exercé le
métier pour lequel il a été formé. Mais il gardera de ce parcours un
goût prononcé pour l’actualité qu’il suivait et commentait de façon
précise et critique. Il n’était pas du genre à avaler n’importe quelle
information.
Sa passion pour la musique déterminera le cours de sa vie. Ce qui était
un hobbie de jeune homme, une raison d’être, deviendra sa raison
sociale. Après bien des expériences musicales dans le pop-rock algérien,
il rencontre Idir au service militaire. A partir de 1976, ils se
retrouvent en France tous les deux. Hachemi restera le bassiste attitré
d’Idir jusqu’à sa mort. Ceci ne l’empêchera pas d’être de toutes les
expériences de musique kabyle moderne, souvent en compagnie de son vieux
complice Arezki Baroudi et du derboukiste Rabah Khalfa. J’ai eu le
bonheur de le fréquenter pendant quelques années. Nous prenions un verre
ou dînions avec le chanteur Rachid Hammiche et Amrane. Lors de ces
échanges informels et impromptus, il m’a appris, sans en avoir
conscience, comment on écoute un morceau de musique, — il connaissait la
musique, moderne aussi bien que classique, — et à entendre ce son qui le
structure, c'est-à-dire la basse. On n’y fait pas forcément attention
mais quand on met l’oreille dessus, on s’aperçoit en effet de
l’importance structurelle de ce son sourd dont le grondement conduit la
succession des phrases musicales.[2]
Ouiza Bacha. Elle nous a quittés au mois de mai, elle aussi, cette
année. Céramiste, potière, enseignante aux Beaux-arts, elle a su recréer
notre patrimoine berbère qui remonte à la nuit des temps. «La magicienne
de l’eau, de la terre et du feu», dit-on d’elle. Elle demeurera dans
notre affection comme la sentinelle du signe qui sait déchiffrer
l’énigme. Me voilà en train de parler de son geste : il perpétue le
signe lové dans les profondeurs de l’histoire. Un signe comme
clandestin, furtif, réfléchi, vigilant, épousant les sinuosités de
l’histoire et celles de la matière, condensant un sens a-historique,
promis à la durée, voué à escalader les siècles comme un montagnard les
sommets pour arriver sur l’autre versant du temps. Le nôtre. Celui du
plastique. De la vaisselle chinoise. Des objets domestiques
standardisés, surgissant du ventre de machines sans états d’âme dont le
bruit de saccade est analogue et proportionnel à celui des
tiroirs-caisses.
Le travail d’Ouiza Bacha a été celui d’une artiste résistante à la
dissolution et à l’uniformisation. Elle a entrepris de faire revivre le
patrimoine berbère par le cœur mais aussi par l’esprit. Elle ne se
contenta pas de produire des objets d’art qui se lisaient comme des
résurrections du geste créatif de nos ancêtres, elle essaya de
comprendre, dans les livres et dans le premier et le plus important
d’entre eux, celui de la vie, le sens de chaque motif, à quelle croyance
ou absence de croyance il renvoyait, de quel malheur il était la
conjuration. Les peuples privés d’écriture ont tracé des signes parfois
cabalistiques pour se dire et se perpétuer. Ces signes sont semés aux
quatre vents. Ils ont fini par s’effacer sous la patine du temps mais
pas avant d’avoir constitué l’armature de notre imaginaire. Nous
sentons, instinctivement, que nous descendons du signe.
A. M.

[1] Houari Mouffok raconte sa trajectoire dans un livre
autobiographique, Parcours d’un étudiant algérien, de l’Ugema à l’Unea,
Préface de Nourredine Saadi (éditions Bouchene)
[2] Il m’a invité à écouter, à la lumière de cette structuration de la
basse, des morceaux de rock comme «Days of Pearly Spencer» de David Mac
Williams ou de reggae comme «Gultiness» de Bob Marley ou encore de
kabyle moderne comme «Zelgoum» de Meksa. Imaginons-les sans basse ?
Impossible ! Par ailleurs, je lui ai dit un jour que j’aimais beaucoup
la chanson d’Idir (paroles de Benmohamed) Cfigh que je suis capable
d’écouter en boucle sans que l’émotion décroisse. Il m’a avoué que cela
faisait des années qu’il la jouait avec Idir et chaque fois il
ressentait la même émotion que la toute première fois.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): lesoir

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