ICI MIEUX QUE LA-BAS: Merci, Idir

Lesoir; le Dimanche 7 Janvier 2018
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Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
RETRAITE.
Tous ceux qui ont eu à préparer leur dossier de retraite savent que
c’est l’occasion d’une plongée sans bouteille dans le souvenir. Le passé
reflue en toi, remue en toi les moments les plus intenses que la mémoire
a engrangés. Et voici un vieux morceau de papier qui servit de fiche de
paie, tout moisi, portant la marque des temps mouvementés qui sont
passés, qui te rappelle une époque, un visage, une situation. Et voilà
un certificat de travail tout tavelé des stigmates de l’âge qui exhume
un temps, un pan d’histoire individuelle et collective. Et ce papier qui
contient dans ses cases des sigles d’institutions ou d’entreprises, des
dates, et qui comprime en quelques signes toute ta carrière,
c'est-à-dire toute ta vie professionnelle. Une reconstitution de
carrière, appelle-ton cela dans le jargon administratif, mais ça va bien
au-delà. C’est une sorte de journal du passé, un guide de tes souvenirs
qui se tapit dans ces hiéroglyphes couchés en prose platement
administrative. Il y a un blanc dans ton cursus entre telle et telle
date ? Et là tu revois les raisons de ta démission d’un tel emploi, le
climat du pays en cette époque, les luttes du moment, les cahots
collectifs, les collègues, les amis, les succès et les ratages. Tu y
replonges tout habillé ? Etrange sensation que de se pencher sur son
dossier de retraite. On est partagé entre le sentiment de clôture de
quelque chose, une fin de cycle et la jubilation d’un départ recommencé.
C’est en fait l’illusion qui se présente sous un nouveau masque… Un
jour, on a demandé à Tahar Djaout ce qu’il avait fait de ses vingt ans.
Il fit cette réponse qui lui ressemble, humble et juste : «J’ai essayé
de les bien vivre et parfois j’y suis arrivé.» CIMETIÈRE. Quel endroit
plus générateur de souvenirs qu’un cimetière ? C’est le lieu même dédié
au souvenir de ceux qui sont partis et qui emportent avec eux une part
de ce que nous fûmes. Enterrement d’abord à At Yani d’un parent par
alliance, Chabane Djelfi, décédé à l’âge de 82 ans. C’était Aït Lahcène,
le village natal de Hamid Cheriet, que nous connaissons tous sous le nom
de scène d’Idir. Un soleil froid dardait une belle lumière sur le
Djurdjura. Comme toujours en pareilles tristes circonstances, tout le
monde est là. Et je revois des visages surgis du passé. Des plus jeunes.
Des plus âgés. Mais le temps, qui façonne les visages, transforme
parfois les caractères, réussit des prouesses impensables, ne peut rien
contre ce sentiment d’appartenance indicible. Aimer le lieu des ancêtres
? Ça s’appelle du patriotisme. Et ça personne ne peut l’enlever à
personne. Pas plus que dans l’Islam, il n’y a de clergé dans le
patriotisme. Personne n’est légitime pour dire aux autres «comment» et
«combien » aimer ses racines pour ne pas démériter d’elles. Et comme en
Islam, d’ailleurs, la force incantatoire du sentiment est souvent
inversement proportionnelle à la puissance réelle de l’attachement. Et
voilà le visage rondouillard et sympathique de Loucif Si Mohamed. On le
reconnaît tout de suite à sa tenue de cheikh. Il a récité la prière de
l’Absent en sa qualité d’imam. Il incarne le vieil Islam tolérant et
débonnaire qu’on a toujours connu par ici. On discute avec lui de tout,
de la situation du monde, de culture, des traditions. On parle dans
toutes les langues mais principalement en kabyle. Un visage de la
pérennité, de l’ancrage solide. Un peu plus tard, dans la soirée, dans
un café, un jeune me dit tout à trac : «Tiens, Hamid (entendre Idir)
était en répétition au CEM Larbi- Mezani avec sa chorale. C’est pour les
concerts de la Coupole.» Il n’en parle pas comme d’une star
internationale mais comme de l’enfant du pays qui revient. CIMETIÈRE 2.
Un autre enterrement, mais à Alger cette fois-ci. Celui de aâmi Boualem
Zemani, le père des amis Hacène et Mustapha. Une gueule à la Lee Van
Cleef, la sagesse d’un soufi et une expérience de vie à l’ancienne.
C’est le parcours de vie de nos parents, rude comme la montagne d’où sa
famille est descendue, droit et intègre comme la nation des origines. Il
fait partie de notre enfance. C’est d’ailleurs pourquoi son enterrement
a réuni tous les anciens du quartier. C’est au village céleste, à
Bouzaréah, qu’il a été inhumé. Le village céleste pour monter au ciel ?
Ça ne s’invente pas. Là aussi, je revois des visages de l’enfance.
Certains, je ne les ai pas revus depuis l’école primaire. On redescend
par Bab-el-Oued. Splendide vue panoramique sur la Baie d’Alger. Une vue
à te couper le souffle. IDIR. Avec le retour d’Idir, c’est toute une
époque qui revient. Ses chansons, sa poésie, son univers a accompagné la
marche de l’Algérie et de tamazight ces quarante dernières années. Idir,
c’est le souvenir qui s’incarne dans le présent. C’est le trait d’union
de notre âme collective entre nos générations et celles de nos enfants
et de nos petits-enfants. C’est triste que son retour se fasse dans la
polémique, parfois virulente. Heureusement qu’il est blindé et qu’il
poursuit son chemin quoi qu’on dise. Souvenir de 1973, l’année où Avava
Inouva est venue créer un séisme et pas seulement dans la musique
kabyle. C’est une culture tout entière qui a montré qu’elle pouvait
changer de corps mais pas d’âme. Et depuis, Idir nous a comblés. Tout ce
qu’on lui doit tient à peine dans ces quelques lettres : merci, Hamid.

A. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. M.

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