Ici mieux que là-bas: Truchement

Lesoir; le Dimanche 12 Novembre 2017
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Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
Truchement.
J’ai entendu ce mot dans une phrase énoncée par une connaissance que le
hasard m’a fait rencontrer dans un avion. Il était assis à côté de moi.
Ça faisait une trentaine d’années qu’on ne s’était pas vus mais il
semblait savoir pas mal de choses sur mon parcours.
- Je t’ai suivi de loin par le truchement de la presse, m’avoua-t-il.
Truchement ! J’ai tout de suite focalisé sur ce mot qui m’a toujours
intrigué. Il sonne un peu comme quelque chose de friable produit dans un
son rampant qui tient du chuintement. Ce vieux mot est rarement utilisé,
il est vrai, et cette exhumation par cet ami, dans un avion, allait
réveiller en moi l’exaltation et la douleur de l’entre-deux, du surplomb
de deux langues et de deux univers entre lesquels nous serions un pont.

Mon ami me parla de lui. Installé en France au début des années 1970, il
avait fait une belle carrière dans l’enseignement supérieur. Marié à une
Bretonne, il avait deux grands enfants, un garçon et une fille qui
avaient tous deux choisi de vivre en Algérie bien qu’ils n’y soient pas
nés et qu’ils n’y aient pas grandi.
Au cours de ce voyage qui a duré environ deux heures, il n’a cessé de
parler. J’ai été frappé par la récurrence de l’usage du mot truchement
dans sa bouche. Une petite psy de bazar conduirait à penser que ce
langage était le symptôme de sa dualité. Lorsque l’avion atterrit, je ne
savais pas encore que le mot truchement allait condenser une histoire
troublante, à tout le moins troublée.
En dépit de sa bi-nationalité, mon ami décida d’ignorer les guichets de
la PAF dédiés aux ressortissants de l’Union européenne auxquels il avait
droit. Il préféra poursuivre sa conversation avec moi. Le hasard voulut
qu’il me précède au guichet. Je le vis alors sortir sa carte d’identité
et la présenter au policier. Celui-ci l’examina longuement, prit son
téléphone et fit signe à mon ami de patienter. Quelques minutes plus
tard, deux choses se produisirent presque simultanément. J’entendis la
rumeur s’amplifier derrière moi avant de distinguer les commentaires :
- Il a été refoulé, dit l’un.
- Il n’a sûrement pas son certificat d’hébergement, chuchota un autre.
- Non, reprit un troisième, son visa est certainement périmé.
Autant de commentaires destinés à exorciser les propres angoisses des
voyageurs. Un autre flic entraîna mon infortuné compagnon de voyage dans
un bureau de la police des frontières. Il se retourna et me lança :
- On se retrouve tout à l’heure au tapis à bagages. Si je dépasse une
demi-heure, ne m’attends pas.
Je passai à mon tour le contrôle avant de me retrouver à la récupération
des valises, m’interrogeant sur la raison qui avait empêché mon ami de
rentrer normalement en France, lui qui était binational et qui voyageait
fréquemment entre la France et l’Algérie. Ce jour-là, les bagages
arrivèrent très vite et le mien fut parmi les premiers. J’aurais pu
partir comme il me l’avait conseillé mais, intrigué par la situation, je
décidai de l’attendre afin de connaître le fin mot de l’histoire.
Trois quarts d’heure plus tard, il réapparut.
- Tu es encore là, me dit-il, jovial.
Son large sourire me rassura. Rien de grave ne lui était arrivé.
- Tu veux savoir ce qui s’est passé ? Me demanda-t-il.
Impatient, j’opinai du chef.
- Eh bien ça fait plus de quarante ans que je passe ici, et c’est bien
la première fois que je vis une telle situation, remarqua-t-il, ébahi.

Il m’expliqua qu’après avoir contrôlé sa carte d’identité, le policier
du guichet lui avait fait remarquer que sa carte avait été signalée
comme volée. Il confirma le vol tout en précisant que comme il l’avait
retrouvée dans les jours qui avaient suivi le larcin, l’affaire s’était
arrêtée là. Ce qu’il ignorait, c’est que pour la police, la carte
demeurait volée puisque déclarée comme telle.
- Nous sommes dans l’obligation de la conserver, lui dit le policier.

Il appela un collègue pour parachever les formalités. Dans les bureaux
se trouvaient trois personnes. Un jeune Algérien retenu pour je ne sais
quelle raison et qui fut rapidement libéré. Et une Marocaine d’une
quarantaine d’années accompagnée d’une fillette âgée de 10-12 ans.
Tandis qu’au guichet le policier consultait son ordinateur, la carte
d’identité litigieuse en main, son collègue, un Martiniquais, arriva.
S’ensuivit un conciliabule et ces quelques mots :
- Carte volée !
Après avoir examiné la carte, celui que mon ami avait identifié comme
Martiniquais s’approcha de lui :
- Excusez-moi, mais parlez-vous arabe ? Lui demanda-t-il contre toute
attente.
- Un peu. Pourquoi ? Répondit prudemment mon ami.
- Parce que nous avons besoin d’un interprète.
Bien qu’un peu inquiet par ce saut dans l’inconnu, mon ami accepta de se
prendre au jeu. Traduire oui, mais quoi et pour qui ? Des questions qui
ne manqueraient pas d’engager la responsabilité de l’interprète. On le
conduisit vers la femme marocaine vêtue d’une djellaba rose bonbon
assortie d’un foulard du même ton qui lui couvrait totalement les
cheveux. Elle attendait assise sur un banc, sa fille à ses côtés
sirotant une boisson qu’un policier lui avait apportée. Ce dernier
s’adressa à l’interprète improvisé :
- Demandez-lui, s’il vous plaît, la raison de sa venue en France.
- C’est pour le mariage de sa nièce, traduisit mon ami.
- Et pourquoi ses réservations d’hôtel ne correspondent-elles pas aux
dates de son arrivée et de son départ en France ?
Mon ami traduisit avec tact pour essayer à la fois de rassurer la femme
tout en choisissant les mots à l’intention du policier afin qu’elle soit
exonérée de toute suspicion.
- Au bout d’un quart d’heure, me dit-il, j’avais le sentiment de tout
connaître de la vie de cette femme et l’impression d’avoir une sorte de
responsabilité à son égard.
La façon de traduire pouvait lui nuire ou lui profiter. Bref, il faisait
l’interprète et l’échange entre le policier et la femme se faisait par
son… truchement.
Nous voici donc revenus au truchement. Le mot qui vient de l’arabe
turguman prononcé tordjman, signifiait à l’origine interprète dans le
sens de traducteur. Pas plus que moi, mon ami n’avait jusqu’alors eu
l’opportunité de servir de passerelle entre deux langues. Il me dit
avoir vécu cette expérience comme s’il s’était agi de ces jeux de
plate-forme bien connus des amateurs de jeux vidéo. Un pas de travers,
un saut mal ajusté et tout s’écroule. La responsabilité de l’interprète
(du tordjman, du truchement) peut être considérable dans certaines
situations.
Ça me rappelle le roman d’Ismaël Kadaré, Le Grand hiver, paru en 1971,
en pleine Guerre froide, où il est question de la responsabilité d’un
journaliste albanais, Besnik, interprète entre Enver Hodja, le
secrétaire général du tout-puissant Parti communiste albanais, et le
secrétaire général de l’encore plus puissant PCUS (Parti communiste de
l’Union soviétique).
Besnik sera accusé par la suite de ne pas avoir correctement traduit les
propos des deux responsables et d’avoir été, d’une certaine manière, à
l’origine de la dissidence historique de l’Albanie qui quitta le giron
de l’URSS pour rejoindre celui de la Chine, affaiblissant de ce fait le
camp communiste. C’était dans une autre vie.
Certes, dans le cas rapporté ici, les enjeux sont loin d’être aussi
importants. Mais qui sait vers quelle dérive pourrait aboutir un mot
passé par le mauvais truchement ?
A. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. M.

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