Kiosque arabe: La bonne fatwa de l'année 2013

Lesoir; le Lundi 30 Decembre 2013
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Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com
Quand
ils vous disent : «nous ne sommes pas des terroristes», c'est juste pour
justifier le meurtre d'autrui, au nom de principes divins ou de nobles
idéaux comme la liberté et la justice. Ils utilisent alors des
raccourcis, comme la référence à la Palestine occupée, la matrice de la
cause arabe, par laquelle tout s'explique et tout se justifie. Au gré de
leurs alliances et de leurs peurs, les timoniers de l'Islam politique
peuvent mettre la cause palestinienne de côté, pour s'attaquer à un
danger plus immédiat : le chiisme.
On remettra à plus tard la libération de Jérusalem, parce qu'il faut
s'attaquer, toutes affaires cessantes, à la vraie bombe iranienne : un
chiisme guerrier et menaçant. Une menace plus proche et plus dangereuse
pour le sunnisme, sous bannière wahhabite, qui domine le monde arabe
d'est en ouest. Or, le chiisme séduit de plus en plus de jeunes, dont la
conversion est beaucoup plus un «vote sanction» que le résultat d'un
cheminement spirituel naturel. Il en est d'ailleurs ainsi des
conversions dites massives à des églises chrétiennes, répliques exactes
du camp d'en face en matière de bruit et de tapage.
Quant au chiisme, il agit tout comme le wahhabisme qui a travaillé
méthodiquement les sociétés arabes et maghrébines, pour les façonner à
son image. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est alors
difficile de ne pas paniquer, comme en témoignent les imprécations du «salafisme»
sunnite, qui pousse l'absurdité jusqu'à pointer le doigt vers Ghardaïa.
On se gargarise alors, à l'envi, de «Khawaredj», sans oser prononcer les
mots étincelles, éventuellement pour pouvoir dire plus tard : «ce
n'était pas nous», comme ils le font toujours quand la situation ne
tourne pas en leur faveur. On peut imaginer ce qu'ils auraient dit si la
révolution du 1er Novembre n'avait pas triomphé du colonialisme en 1962
! On a pu voir comment les islamistes Frères musulmans se sont emparés
du mouvement populaire du 25 janvier en Égypte et ont pris le pouvoir.
Et ce, après avoir longtemps soutenu, publiquement puis en sous-main, le
président déchu Moubarak. Accuser aujourd'hui les Frères musulmans et
leurs influents satellites d'être des sectes opportunistes, alliant le
trafic d'influence à la corruption directe ou indirecte, va bien au-delà
du procès d'intention.
Ceci, en plus du travail de sape qui s'effectue dans les profondeurs de
la société, et qui semble laisser indifférents jusqu'aux courants
laïques les plus engagés. Effets pervers de l'âge, sans doute, nous
contemplons nos nombrils à travers la blancheur immaculée de nos
gandouras. Puis nous attendons tranquillement de mourir et d'être mis
prestement en terre, pour ne pas imposer à nos enfants, le pénible
devoir d'une veillée funèbre à contre-courant.
Un retour aux sources, dites-vous, mais sous l'aiguillon wahhabite !
Alors que des écrivains et des penseurs égyptiens se sont engagés
résolument dans la lutte contre le wahhabisme. Alors que nos théologiens
sont, en majorité, aspirés par le fondamentalisme saoudien, entraînant
dans leur sillage nos élites, des cadres religieux égyptiens, des
écrivains s'activent. Le discours wahhabite «est loin de l'esprit de la
prédication et du souci de convaincre et de répondre à un besoin
spirituel, voire de susciter la réflexion. Ce discours participe
grandement à pousser certains jeunes à l'apostasie et à l'abandon de la
religion. C'est un discours qui appelle à l'inertie et qui est incapable
d'accompagner ce siècle et les questions qu'il pose aux jeunes», affirme
notamment Saïd Mohamed, un théologien réputé.
De son côté, Ahmed Karima, professeur de jurisprudence à l'Université
Al-Azhar dénonce la présence de nombreux cadres Frères musulmans et
salafistes, infiltrés au ministère des Affaires religieuses. Il se
demande comment des cheikhs intégristes comme Mohamed Hassan ou Ahmed
Almahlaoui trouvent des espaces et de grandes mosquées pour propager
leurs idées. Dans le même temps, dit-il, les cheikhs qui prêchent la
modération, telle que l'enseigne Al-Azhar, ne trouvent que les zaouïas
ou des pièces d'appartements pour s'exprimer. Plus virulent encore,
l'écrivain Khemaïs Al Hablaoui affirme que si le gouvernement actuel ne
prend pas le problème à bras-le-corps et n'utilise pas tous ses moyens
pour éradiquer ce fléau (le wahhabisme), il est à craindre que nous
arrivions à la «saoudisation» des cerveaux égyptiens.
L'État se réveillera-t-il pour frapper, enfin, d'une main de fer ?
interroge-t-il avant d'ajouter : «Je ne suis pas du tout partisan de la
théorie du complot, mais dans le cas de l'Arabie saoudite wahhabite, je
ne peux répondre que par l'exception.» On peut ajouter aussi que grâce
aux pétrodollars, des dizaines de chaînes satellitaires religieuses se
sont créées pour maintenir les sociétés musulmanes dans le giron
wahhabite.
La rude concurrence entre ces chaînes a produit une surenchère en
matière de fatwas, jusqu'à l'invraisemblable, au grand dam des ulémas
saoudiens eux-mêmes qui n'en demandaient pas temps. À tel point qu'à
l'approche de la fin de l'année, propice aux bilans et aux retours sur
les évènements écoulés, des revues occidentales consacrent des colonnes
aux fatwas les plus loufoques.
Selon le site arabe «Point de vue», même la très sérieuse revue
américaine Foreign Policy s'adonne à ce jeu, dans le but évident de
discréditer les Arabes et les musulmans. Le magazine cite les deux
fatwas les plus singulières de l'année 2013 à savoir : l'interdiction de
regarder les matchs de Lionel Messi, parce qu'il marque trop de buts et
qu'il se signe à chaque fois (c'est lassant à la fin !). En deuxième
position vient l'autorisation donnée aux humains de manger de la chair
de djinn, au cas où elle serait disponible et accessible. Mais, pour
vous Mesdames, et pour vous consoler de toutes les inattentions et
malintentions dont vous êtes les objets, voici en guise de cadeau de fin
d'année une fatwa que vous allez adorer : «Aucune des quatre écoles du
sunnisme n'oblige l'épouse à effectuer des travaux domestiques, que ce
soit pour son mari ou pour ses invités.»
C'est l'un des docteurs les plus en vue d'Al-Azhar, Attia Sakr, qui le
rappelle opportunément, après une année où vous n'avez pas toujours été
gâtées. Personnellement, je la considère comme la meilleure fatwa de
l'année 2013, et j'espère qu'elle reviendra souvent en 2014, lors des
discussions sur le partage des tâches.
Avec mes vœux de bonne année, à tous, que vous soyez en cuisine devant
vos fourneaux, ou au salon brandissant la télécommande comme un bâton de
maréchal.
A. H.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. H.

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