Kiosque arabe: Vessies, ou lanternes saoudiennes ?

Lesoir; le Lundi 4 Decembre 2017
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Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com
Au
rythme des réformes annoncées et promises en Arabie Saoudite, sous la
férule du prince héritier Mohamed Ibn Salmane, on peut même envisager
l'éventuelle proclamation de la république. Si l'opinion arabe est
circonspecte et n'est pas pressée de se débarrasser de l'uniforme
wahhabite qu'elle vient juste d'adopter, l'Occident ne jure plus que par
Mohamed. D'habitude si pointilleux sur les problèmes de liberté et des
droits de l'Homme, les Occidentaux en arrivent même à oublier la guerre
cruelle au Yémen et la répression intra-muros. En dépit de l'épisode
Hariri, pourtant retenu en Arabie Saoudite dans des conditions plus que
suspectes, rien ne semble avoir entamé le capital de sympathie du
royaume et l'optimisme ambiant. Aussi, quand on nous annonce la création
d'un centre du hadith chargé d'expurger la compilation de faits et
propos attribués à tort ou à raison au Prophète de l'Islam, on peut se
poser des questions. On est même en droit d'être incrédule lorsqu'on
nous précise que cette structure sera dirigée par un descendant en ligne
directe de Mohamed Ibn Abdelwahhab, l'étendard du royaume. On charge en
somme un membre distingué de la famille wahhabite de liquider un
héritage lucratif, sur lequel la famille régnante prospère depuis
plusieurs décennies.
Certes, il ne faut pas en conclure qu'il s'agit de se tirer une balle
dans le pied, ou de se suicider par arme gentiment prêtée, mais juste de
s'attaquer aux hadiths, source d'inspiration du terrorisme islamiste.
C'est logique, en somme, mais seulement si on considère que la logique
fait partie de la panoplie intellectuelle et cultuelle de l'édifice
wahhabite, bâti justement sur des hadiths contestables, voire archifaux.
Autant dire que s'attaquer aux faux hadiths, c'est courir le risque de
n'en garder qu'un cahier aussi plat que le pressbook d'un ex-confrère
célèbre pour ses treize mois de congé par an. Car l'objectif ici est de
s'attaquer à la compilation de Boukhari et à celle de Mouslim, son
disciple et alter ego, dont le culte se perpétue contre toute raison.
Les deux théologiens vénérés à l'égal des messagers ont recensé et
authentifié, à eux deux, près de 17 000 hadiths, et ce, deux siècles
après la mort du Prophète, qui en avait interdit la recension. Chacun
d'eux s'étant targué d'avoir travaillé sur 300 000 hadiths originaux, on
appréciera l'ampleur de la tâche et le crédit qu'on peut accorder à une
œuvre sujette à caution. Le penseur égyptien Islam Beheiri a rappelé
récemment que ni Boukhari ni Mouslim ne s'étaient arrêtés à
l'affirmation de l'épouse du Prophète, Aïcha, sur le peu de loquacité de
l'Envoyé de Dieu. A vos calculettes !
Cela dit, il y a quand même des signes d'évolution d'ouverture dans la
forteresse wahhabite, et ils ne concernent pas seulement l'autorisation
conditionnelle pour les femmes de conduire des voitures. En mai dernier,
le ministère saoudien de la Défense a lancé un site internet dédié à la
guerre contre l'idéologie terroriste et qui servait surtout à justifier
la guerre menée au Yémen. Mais la semaine dernière, le site a diffusé
une vingtaine de commentaires de théologiens se prononçant contre la
peine de mort en vigueur en Arabie Saoudite pour les apostats. Ces
prises de position, dont certaines ont pointé le caractère douteux du
hadith justifiant l'institution de la peine de mort pour l'apostasie,
constituent peut-être le prélude à une décision politique. A en croire
le quotidien saoudien El-Watan, le royaume wahhabite vit une étape
prodigieuse, qui va marquer la fin de la pensée unique et de l'ancrage à
des idées vieilles de plusieurs siècles (!!). Il y a lieu de rappeler
que pour avoir énoncé les mêmes opinions et pour avoir contesté l'œuvre
des deux théologiens, Islam Beheiri a été pris à partie, chassé des
plateaux de télévision et emprisonné. Après l'attentat contre la mosquée
Al-Rawdha, et sommée de lancer l'anathème (takfir) contre les
terroristes islamistes, Al-Azhar s'est récusée une fois de plus.
Commentant cette attitude, le penseur réformiste a affirmé que pendant
que l'armée égyptienne faisait la chasse aux terroristes dans le Sinaï,
Al-Azhar lançait la chasse (judiciaire) contre Islam Beheiri. Il a
rappelé que l'attentat qui a fait 305 morts parmi les fidèles rassemblés
pour la prière était prévisible et avait été précédé de menaces précises
de la part du chef terroriste Abou Mossaab. Dans l'édition anglaise de
la revue de propagande de Daesh, Rumyah, ce dernier avait affirmé que
l'ennemi principal était la mosquée Al-Rawdha, d'obédience soufie. Abou
Mossaab, militant du mouvement des Frères musulmans, avait sommé les
membres de la Tariqa al-Jariria, du nom de son fondateur Eid Al-Jariri,
de renoncer à leurs croyances sous peine de mort. Après une série
d'attaques contre les églises et les religieux coptes, les islamistes
prennent pour cible le soufisme, conformément aux fatwas d'Ibn-Taymia.
Et ces fatwas sont enseignées par Al-Azhar, observe Beheiri. En tout
état de cause, la décision du prince Mohamed Ibn Salmane de nettoyer les
hadiths de tout ce qui peut encourager le terrorisme constitue un
soutien indéniable pour les esprits libres en Égypte. Si le projet se
concrétise, ce sera également un camouflet pour Al-Azhar qui s'est
refusée, jusqu'à présent, à engager la moindre action de réforme.
Mais si l'Arabie Saoudite, qui a propagé le wahhabisme dans le monde
entier, se réforme de l'intérieur et rejette ses vieux oripeaux, les
convertis plus ou moins anciens seront sans doute obligés de s'aligner.
Al-Azhar, arc-boutée sur ses enseignements archaïques et vivotant sur
ses splendeurs passées, reste sourde aux appels trop timides du
Président Sissi, mais se soumettra à la longue. Si toutefois, le rêve de
modernisation de l'Islam se concrétise paradoxalement grâce à ceux qui
maintiennent, jusqu'à présent, l'Islam dans l'immobilisme et
l'obscurantisme.
Mais pour l'heure, il convient d'être circonspect et de voir venir, tout
en se demandant si ces «nouveaux Saoudiens» ne veulent pas nous faire
prendre les vessies de l'Aïd pour les lanternes du Mouloud.
A. H.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. H.

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