LE FIL DE L’ÂME DE KADDOUR M’HAMSADJI : L’homme qui refusait le désert En librairie

Lesoir; le Mercredi 10 Janvier 2018
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De ses longues et fécondes
aventures prométhéennes d’homme de lettres, Kaddour M’Hamsadji confesse
une favorite qui ne perdit jamais son empire : «A ma poésie, Elle,/La
plus vraie, la plus belle/De ce que j’ai écrit/Et poussé comme un cri.»
Un aveu entré comme par effraction dans la page de dédicace, où ses
petits-enfants Anys Mezzaour, Amalie, Walim et Wassim Kasasni ont droit
à «toute la chaleur de (sa) tendresse». C’est surtout une manière
nouvelle de voir le monde, la poésie étant, ici, accord entre le monde
(les petitsenfants) et la sensibilité du poète. Il le chante à pleine
voix dans le poème Aubes africaines (avril-mai 1969), par exemple :
«Demain j’écoute l’espoir d’aujourd’hui/Que je déplore l’horreur
d’autrefois./Il y avait tant de fontaines silencieuses/Que je me noyais
du chagrin de mes gazelles/Mais mon bras mais mes yeux mais mon cœur
mais ma bouche/enseignent d’invincibles serments à notre intelligence.»
Le voleur de feu rimbaldien rend la poésie un instrument de
connaissance, un moyen de s’accorder à la mélodie du monde en
transformation, mais sans que l’homme moderne efface son passé, oublie
ses racines ou se perde dans une identité confuse. Rhapsode lié au
destin de son peuple, Kaddour M’Hamsadji nous rappelle sans cesse que
«Pour comprendre, il faut savoir/et pour savoir, il faut avoir du
cœur/et une bonne raison inflexible» (Eve des patries). Il nous fait
partager sa foi brûlante en cet «immense chantier/Où chaque Algérien
peut/Inventer, créer et s’épanouir ». Une Algérie de liberté, de
modernité et de progrès ; dans laquelle l’amour, l’éducation,
l’intelligence, le savoir et la connaissance font que «chaque saison est
un printemps». Cette mémoire que le poète a de l’Algérie éternelle,
c’est cela son amour d’Eve. D’où, dans le même poème, le retour cyclique
(et toujours passionné) dans les bras de l’Histoire : «Ma bien-aimée aux
yeux de gazelle/ Plus fraîche que l’amande la plus tendre/Te voici
figure accomplie/Toute ma Terre Maternelle/Toute l’Histoire
retrouvée/Que je dois apprendre à apprendre.» A chaque rendez-vous
amoureux, il y a aussi la passionnante découverte de soi-même. Le poète
apprend à se connaître : «Quelle est mon Histoire ? Je veux me savoir,
moi./Que suis-je devenu ?/ Mon histoire personnelle/Depuis ma naissance/
Pourrait-elle expliquer/Ce que je suis devenu ?» (le poème Me savoir,
moi, écrit en 1951, à l’âge de 18 ans). Avec Kaddour M’Hamsadji,
l’ontologique épouse les formes — qui vont en s’épanouissant — d’un
récit national dont la création poétique se fait l’écho pour nourrir
l’imaginaire individuel et collectif. Cette poésie «au fil de l’âme
ancienne,/au fil de ma mémoire présente» est donc pensée, émotion,
vibration de l’être, chant profond. Comme un chant sacré. Avec ce
recueil de «poèmes et mélanges», Kaddour M’Hamsadji vient rappeler
incidemment à ses lecteurs qu’il est aussi un immense poète.
Aujourd’hui, à 84 ans (il est né en 1933), il est resté réceptif à ce
qui est beau, bon et grand. «Ni immodestie débordante ni fierté éhontée,
mon cœur et ma raison frémissent de la jeunesse de mon âge, un vieux
gamin qui aime les livres qui font penser et les personnages qui sont
des héros humains», écrit-il dans l’introduction au recueil. Malgré une
réserve fabuleuse de connaissances et d’expériences, le «vieux gamin»
s’étonne et s’émerveille toujours. Il a gardé la flamme de ses vingt
ans, l’enthousiasme et l’esprit ludique qui permettent de trouver la
joie au jeu de la vie. Il donne à partager cet immense plaisir, que
procure la poésie, à celui qui y est sensible. Son ‘’fil de l’âme’’,
‘‘khayt errouh’’, en or et diamants, (est) un bijou algérois par
excellence». et ce bijou «est millénaire, il est sacré, car il protège,
selon la croyance populaire, contre les malheurs que pourrait provoquer
un regard envieux». Autre précision : «Ce fil de l’âme est une pleine
parure placée en épigraphe à ce recueil de poèmes écrits à différentes
époques et publiés en plusieurs langues, mais pas tous, dans un passé
brouissant de rêverie et de certitude qui reste authentique dans ma
mémoire encore consciente.» La mémoire ! Celle de tant et tant de lieux,
celle des êtres et de «tant d’amour reçu». La diane poétique est alors
égrenée note à note, perlée, cristalline. L’Algérie des racines : Soûr
el-Ghouzlâne, Alger, Boufarik, La Casbah, Bouzaréah, Birkhadem, Bir-
Mourad-Raïs... Ou encore Sofia (Bulgarie), le Caire, La Havane, Zagreb,
Paris, Belgrade («là où j’ai découvert d’autres peuples si différents et
pourtant si proches de ce que j’aime, de ce que je respecte ou de ce que
j’adore »). Des moments de vie que la mémoire écrits à nouveau, à chaque
fois avec une intense émotion. Immense palimpseste, riche de «la volonté
de durer» et de l’inspiration prise par le bon bout : «Je sens alors mes
yeux et mon cœur brûler d’une lumière d’espérance infinie et d’aspect
poétique que je tiens à partager avec mes lecteurs fidèles et toujours
indulgents pour mes lointains souvenirs.» La poésie devient ainsi un art
de vivre, comme une nouba fabuleuse qu’illumine l’image poétique et qui
résonne de sa sémantique rebelle. et l’auteur de citer Gaston Bachelard,
dont la formule suivante illustre si bien la magie opérée : «Par l’éclat
d’une image, le passé lointain résonne d’échos et l’on ne voit guère à
quelle profondeur ces échos vont se répercuter et s’éteindre.» Cet art
d’écrire ne saurait être de la poésie individualiste, confirme le poète.
Ce n’est pas un langage obscur, hermétique qui le couperait de ses
lecteurs. C’est une œuvre habitée par les rumeurs et les émotions
vivantes, tumultueuses. «Qu’est-ce donc Le Fil de l’âme que j’évoque ici
sinon la voix transcrite d’une époque de liberté première retrouvée et
d’une époque plus ancienne dont je rappelle souvenir indélébile avec
trois textes introductifs ‘’Oui, Algérie’’, ‘’Soûr el Ghouzlâne’’ et
‘’Amour et liberté’’ ? J’y ai inclus un volet particulier intitulé
‘’Mélanges’’ comprenant de courts poèmes et des poèmes en prose. Dans
l’ensemble, il y a, je le souhaite, un peu l’esprit que l’on voudra bien
accorder au Fil de l’âme et qui n’est, certes, en vérité, qu’une rêverie
de poète nostalgique d’une vie paisible, d’une vie simplement
humaine...», explique Kaddour M’Hamsadji dans sa présentation. Au
commencement du fil de la vie et de la poésie de la flamboyance, la
ville natale, également lieu de naissance des gazelles («La gazelle est,
pour le poète, le symbole de la liberté») : «Soûr el Ghouzlâne/Ma patrie
où naquirent mes gazelles/œil tendre de la liberté/Mes fragiles
gazelles/Belles douces insaisissables/Mes gazelles fauves au-delà des
remparts !» (1er novembre 1959). Saisi par le vertige devant «la parole
de l’innocent et l’espoir de l’aveugle/et l’amour d’un soleil au matin
clair des naissances», le poète a alors passé les portes des remparts.
Il part explorer son rêve, faire «parler les oiseaux au futur».
Désormais, «l’Amour et la Liberté se tiennent par la main/Comme les
amants après l’éclat d’un orage», (Amour et Liberté, 1964) ; ils sont
sous le charme irrésistible, secret, indéfinissable de la musique des
mots. «Ô ma gazelle effarouchée/Le Nil ce soir/Te passe sa parure de
‘‘khayt er-roûh’’ !» (Le Caire, 1967). Liberté d’être. Retour aux
repères. Ressourcement. «el Qaçba peuplée de mémoires de mouettes —
Mouettes riantes de l’éternité.» Hélas ! «Les soleils couchants
n’inventent plus de miraculeuses aurores/Le temps a passé le temps je ne
suis plus guère poète j’ai perdu le Fil de l’âme.» (El Qaçba, notre
patrie essentielle, septembre 2011). Qu’importe. «Je dis non à l’exil
insensé/Quand je sais encore en moi/un feu plus précieux/Que toutes les
promesses des nouveaux dieux» (Palestine palestinienne, novembre 2002).
Qu’importe, le poète continue d’explorer systématiquement son rêve :
«Lumière de mes yeux/Quand l’aile de l’oiseau blessé caresse la mer/et
quand l’espoir retrouvé chevauche les vagues» (Lumière de mes yeux,
février 1968). Tentation d’une autre page vibrante, d’une autre œuvre
aux hautes couleurs : «Je suis tenté ce soir/De prendre la fiancée et le
roseau/et d’aller tout en haut de ma ruche» (Salut à Soûr El-Ghouzlâne,
mai 1980). Le poète a «mille manières» de raconter la tragédie humaine,
du moins de se faire l’échosonore des sentiments humains. Dans cette
œuvre composée d’une soixantaine de textes, il nous invite à découvrir
«mille manières de chanter l’oiseau libéré/Si l’amour n’était pas la
liberté de l’esclave » (juillet 1999). Pour Kaddour M’Hamsadji, «Le
temps évident prouve/ Que le jasmin ne bouge pas/Si l’aube est sans
lumière» (Quand le poème est un désert, mars 1978). Il s’agit bien de
refaire le monde, de créer par une espèce de pulsion, de compulsion qui
permet de révéler des vérités. «Mais interroge-moi au jour où
l’homme/Refuse le désert, féconde l’amour/et embrasse les yeux clos»,
invite encore le poète.
Hocine Tamou
Kaddour M’hamsadji, Le Fil de
l’âme, poèmes et mélanges, office
des publications universitaires
2017, Alger, 202 pages, 590 DA.

Categorie(s): culture

Auteur(s): 2017, Alger, 202 pages, 590 DA.

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