LE POLITOLOGUE RACHID TLEMÇANI AU SOIR D’ALGÉRIE :: «Les clans ont une ligne rouge à ne pas dépasser»

Lesoir; le Dimanche 13 Aout 2017
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Entretien réalisé par Abla Cherif
Dans cet entretien, le politologue Rachid Tlemçani tente de décrypter
pour nous les événements qui se déroulent au sommet de l'État depuis
quelque temps.

Le Soir d’Algérie : Des événements graves se déroulent ces derniers
temps au sommet de l'État. Quelle lecture en faites-vous ?
Rachid Tlemçani : Le premier fait apparent est ce flou qui
caractérise la situation. Il est palpable, c'est une sorte de jeu
d'ombres, de marionnettes qui se dessine, qui se profile... Et puis il y
a cette absence flagrante d'informations, de données. Personne n'en
possède, ni les observateurs, ni les politiques, ni les intellectuels.
Je pense que certains acteurs de ce conflit eux-mêmes ne détiennent pas
toute l'information. Chacun a des bribes. Tout ceci fait qu'il est
actuellement très difficile de décrypter d'une façon juste, scientifique
ce qui se déroule au sommet de l'État. On évolue dans des sables
mouvants. Les intellectuels indépendants, intègres, pas liés aux sphères
du pouvoir peuvent seuls nous éclairer avec mille précautions. On peut
alors se baser sur des indices. Le premier est lié aux dernières
élections législatives. Tout le monde a observé le très faible taux de
participation qui a caractérisé cet événement. A un autre niveau, on a
également remarqué que la fameuse main invisible avait été active, comme
par le passé. A présent, on constate un redéploiement de cette main
invisible. Certains pensaient qu'elle avait disparu — mais il est
évident que c'est faux. Au contraire, je pense qu'elle est encore plus
forte qu'auparavant car elle a tissé des liens, elle a des réseaux au
sein de la société civile, politique et des institutions. On le constate
à travers la dernière intervention du président de la République. Cette
dernière s'est faite à travers un média qui n'a absolument rien à voir
avec les canaux officiels habituels, traditionnels et conventionnels. Le
Président a rappelé à l'ordre le Premier ministre. Il lui a demandé de
laisser tranquille l'oligarchie.

Mais beaucoup pensent justement que ce communiqué n’émane pas du
président de la République. Est-ce possible ? Et qui peut en être
l'auteur, selon vous ?
Aux États-Unis, on appelle cela les fak news. C'est un terme très
utilisé par Donald Trump pour désigner les fausses informations. Les fak
news existe depuis toujours, en particulier dans les régimes
totalitaires. Personnellement, je ne pense pas que ce soit le cas dans
cette affaire, on jette des ballons d'essai et on attend de voir si cela
a pris ou non. Dans le cas où l'opération a échoué, on dément. Chez
nous, aucun communiqué, aucune intervention n'est venue démentir les
instructions publiées via ce média. Ce que l'on constate, c'est cette
lutte très féroce entre le clan présidentiel et la main invisible.
C'est le fond du problème.

C'est-à-dire ?
Ce que j'ai envie de dire, ce que l'on constate surtout, c'est que dans
cette affaire, la bataille a été gagnée par le clan présidentiel. Il a
pris le dessus puisqu'il a réussi à calmer le Premier ministre. Ce ne
serait pas une surprise que d'ici septembre, un autre Premier ministre
soit nommé. Je vous rappelle que c'est la nomination de Tebboune qui
avait été une surprise et pas uniquement pour les Algériens car tout le
monde s'attendait à ce que Sellal soit reconduit.

Pourquoi dites-vous que c'est une surprise ?
La question qui se pose est par qui a été nommé Tebboune, à quel
clan appartient-il? Ce qui est sûr, c'est qu'il ne fait pas partie du
cercle présidentiel. C'est la conclusion d'un calcul primaire. Mais
puisqu'il a été remis à l'ordre, cela veut dire que son clan n'a pas
gagné. A un autre niveau, il ne faut pas perdre de vue le déplacement
qu'il a effectué à Paris sans le feu vert de la présidence. Il y a
rencontré son homologue français alors qu'il se trouvait en voyage
privé, il y a anguille sous roche dans tout cela. Tout le monde sait que
les grandes décisions sont prises ailleurs. Il est parti expliquer la
situation. Les grandes affaires se traitent là-bas.

Pourquoi dites-vous que Tebboune est lié à un clan ?
Je vous l'ai dit, c'est un constat évident. La démarche même dans
laquelle il est inscrit implique qu'il ne peut pas avoir agi seul. Il a
ouvert des dossiers très sensibles, un simple ministre ne peut pas agir
de son propre chef. L'enjeu c'est la rente...

Le bras de fer se poursuit pourtant aujourd'hui.
Oui, il se poursuit, le grand perdant, c'est l'intérêt national. Les
répercussions se font sur l'économie nationale. Au lieu d'investir chez
nous, les oligarques vont à l'étranger.

Comment peut évoluer la situation, selon vous ?
C'est une lutte féroce, on attend de voir qui va remporter la bataille.
Mais il semble que le clan présidentiel a pris le dessus. Un signal très
fort a été lancé lors de l'enterrement du patriote Redha Malek et tout
le monde l'a compris. Je pense, cependant, que les deux clans
parviendront à délimiter le conflit. Ils savent que si ce dernier
descend dans la rue, il sera ingérable, incontrôlable. Les clans savent
qu'ils seront tous deux perdants à ce moment. Entre eux, il existe une
sorte de consensus, une ligne rouge à ne pas dépasser, sinon ce sera le
chaos.
A. C.

Categorie(s): actualités

Auteur(s): A. C.

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