Les choses de la vie: Escapade oranaise (1)

Lesoir; le Jeudi 25 Decembre 2014
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Par Maâmar Farah
farahmadaure@gmail.com
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décembre 2014. Oran a des airs de capitale. Il était temps qu'elle se
pare de l'habit d'une grande cité de la Méditerranée occidentale. Connue
comme étant la plus moderne des villes bâties par la colonisation, Oran
s'était laissée dépérir au fil des décennies, au point de tomber en
lambeaux en certains endroits, vieillissant, croupissant sous les
décombres et l'incertitude des lendemains. Durant longtemps, nous avons
eu ce défaut majeur de considérer que la justice sociale et l'équilibre
régional commandaient de doter toutes les wilayas, toutes les communes,
toutes les villes, des mêmes budgets, des mêmes plans directeurs et des
mêmes ambitions. C'est ainsi que nous avons hissé de petites villes au
rang de cités modernes, pratiquement refaites à neuf au moment où nos
anciennes métropoles manquaient de moyens et d'ingéniosité pour
rivaliser avec les grandes métropoles régionales qui leur font face.
Aujourd'hui, on corrige le tir à Oran et l'on essaye d'en faire autant à
Constantine. Mais, là, c'est une autre histoire et il faut que nous
apprenions à développer nos villes selon nos propres besoins et non
selon une conjoncture dictée par l'organisation d'années culturelles
bidon, comme celle qui tente de lustrer une ville aux profondeurs
rongées par le vieillissement, voire la nécrose de son tissu urbain.
Oran, un matin paisible, tissé de soleil et de quiétude. Une bouffée
d'oxygène, soufflée par un décembre clément, descend sur le front de
mer. La foule est peu nombreuse. La différence est saisissante par
rapport aux autres villes. La vie semble s'être installée à parts égales
dans les quartiers, anciens et nouveaux, qui s'étalent à perte de vue à
l'est et au sud. Si les hauteurs abruptes du Murdjadjo et les
contreforts qui séparent la ville de sa corniche empêchent son extension
ouest, c'est vers les autres directions qu'elle galope à un rythme
effréné. Nouvelles zones industrielles, nouveaux espaces commerciaux,
promotions immobilières de prestige ou immeubles sociaux, la
modernisation est menée au forceps. A l'intérieur de la ville, plusieurs
bâtiments classés au patrimoine subissent une restauration salutaire.
Mais les vieux quartiers populaires ne semblent pas en mesure de
résister à l'usure du temps. Les maisons s'écroulent et des drames
s'ensuivent. C'est pourquoi les habitants de ces quartiers sont
prioritaires dans les programmes de relogement. Mais, comme partout
ailleurs, dès que l'on reloge une famille, deux ou trois autres
s'installent dans l'habitation désertée. Les listes s'allongent et l'on
ne voit pas la fin du problème. La solution est de raser immédiatement
la maison concernée. Cependant, le statut privé de ces logements empêche
parfois les autorités d'agir. Il faut une réflexion nationale pour
mettre un terme au rallongement infini des listes d'attributaires.
Ce qui est nouveau aussi à Oran est ce tramway qui se rappelle à vous
toutes les cinq à dix minutes en s'annonçant par un son de cloche
typique, comme celui des anciennes rames des années 1950. Mais ce projet
a laissé des traces. Les rues de nos villes ne sont pas conçues pour ce
type de transport qui a besoin d'espace pour installer ses quais et ses
deux voies ferrées. A Oran, cet espace est pris sur des artères étroites
et déjà engorgées. Et, à voir les voitures à la queue leu-leu, sur la
seule voie qui leur est laissée, créant des embouteillages monstres, on
se demande si le tramway est la bonne solution pour désengorger la
circulation. A notre humble avis, il faut rendre les rues du
centre-ville piétonnes avec une nouvelle conception de l'aménagement
urbain. Peut-être que cela aidera les Oranais à laisser leurs voitures
et à prendre le tram ou le bus...
J'ai erré dans le centre de la ville, pris un café à une terrasse
ouverte sur une placette inondée de soleil, acheté un journal local dans
un kiosque bercé par les branches des arbres centenaires, humé les
senteurs émanant des restaurants guindés affichant des menus délicieux.
En un clin d'oeil, j'ai retrouvé mon Oran de jadis, la ville débonnaire
et bruyante de vie, ses cinémas, ses bistrots animés, ses passantes aux
parfums capiteux, ses terrasses bondées où les Mouloudéens et les
Asémistes s'affrontaient à coups de défis et de refrains populaires. En
ces temps-là, il était impensable, totalement inimaginable, de jouer le
«classico» local sans supporters. Pourtant... Le Vert et le Rouge
dansaient dans les artères bourdonnantes et bien au-delà. A Bousfer,
Gdyel, Arzew, Oued Tlelat, les deux grands clubs avaient leurs galeries.
J'ai le souvenir d'une fin de voyage en train mouvementée quand, au fur
et à mesure que nous approchions d'Oran, des voyageurs grimpèrent en
masse aux dernières stations ; c'étaient tous des jeunes supporters se
rendant au stade du 19-Juin pour le grand derby. Cheveux longs, pattes
d'éléphant et chemises à fleurs... Point d'animosité, ni de bagarres.
Chanson contre chanson, emblème contre emblème... le sport gardait sa
saveur entière en ce dimanche ensoleillé, sentant les agrumes et la «garantita».
Oran, c'était la folie des sens, l'interminable fête installée sur les
balcons et dans les placettes, avec ses lampions et ses fanfares.
C'était la formidable bande de la «République» qui nous accueillait à
bras ouverts. C'était le spectacle féerique des corridas. C'était
l'éclat de ses cinémas modernisés au début des années 1960, quand les
colons croyaient qu'ils pouvaient quitter toute l'Algérie mais pas Oran.
La ville était trop belle, trop attachante, trop moderne, trop
"européenne" avec une touche d'Amérique latine, pour qu'ils s'imaginent
l'abandonner facilement. Il fallait voir leur nombre, jusqu'aux années
1970, pour le comprendre. Une virée à Aïn Turck, en ces temps-là, vous
plongeait dans l'ambiance d'un Saint-Tropez ou des stations à la mode de
la Côte-d'Azur... J'ai découvert Oran en 1972 et ma première réaction,
faite au chauffeur qui m'accompagnait, était : «Et dire que nous sommes
là sans passeport !»
Je ne comprends d'ailleurs toujours pas comment Albert Camus a pu
trouver la ville si moche, si triste pour la décrire en des termes peu
élogieux dans son roman La Peste. Peut-être que, pour dramatiser la
situation consécutive à une rapide propagation de l'épidémie, il lui
fallait un décor de circonstance, hideux et déprimant. Qu'aurait-il dit
alors s'il avait vu la ville il y a quelques années ? Parce que,
maintenant, comme je le disais plus haut, il y a une reprise. Juste une
reprise et si l'imagination reste au rendez-vous et que les ambitions ne
sont pas déstabilisées par la crise qu'on nous annonce, on pourra alors
parler d'une nouvelle Oran rattrapant le temps perdu. Mais il faut,
outre les logements qui deviennent une obsession des responsables, de
grands parcs, des espaces rénovés et dédiés à la science, des théâtres,
des cinémas, un opéra, des musées prestigieux et tant d'autres galons
qu'elle exhibera fièrement à son fronton.
Je n'ai pas rencontré Kamel Daoud, l'enfant de Mostaganem nourri aux
mamelles d'une Oran maternelle qui l'a couvé de toute sa tendresse,
comme cette mère qui doit souffrir maintenant qu'un illuminé a menacé
son fils. On a répondu à mon billet sur cette affaire par des «c'est
vous qui donnez de l'importance à ce type», «il ne fait aucun mal. Il
parle seulement pour passer à la télévision» et tant d'autres
inepties... Hélas, chers amis, je ne peux oublier que d'autres barbus
ont parlé de la sorte de Alloula, de Hasni et de tant d'autres, avant
que d'autres barbus prennent ces paroles pour des injonctions divines et
passent à l'acte. Oran porte encore la trace de ses cicatrices mal
refermées. Il y traîne une odeur de poudre ; on entend presque, encore,
ces détonations sourdes qui ont mis fin au génie créateur d'un musicien
adoré et au talent irremplaçable d'un grand homme de théâtre. Non, nous
ne sommes pas prêts à revivre le cauchemar...
Et dire que Camus, qui a écrit des choses beaucoup plus cruelles sur la
religion – j'ai visionné la vidéo du passage de Kamel à France 2 et je
n'y ai rien vu d'insultant pour les Arabes ou les musulmans –, n'a
jamais été réprouvé ou menacé par ses concitoyens. L'Algérie
indépendante de 2014 serait-elle moins tolérante que la société
coloniale des années 1940 ?
(A suivre)
M. F.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): M. F.

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