Lettre de province: Décentralisation : le vœu pieux des vendeurs de vote

Lesoir; le Samedi 11 Novembre 2017
2

Par Boubakeur Hamidechi
boubakeur.hamidechi@Yahoo.fr
Parmi
l’ensemble des fonctions électives, celle qui pose le plus de problèmes,
à la fois, au pouvoir central et au citoyen basique est
incontestablement l’Assemblée communale. A quoi sert un maire, se
demandent en effet les petites gens qui découvrent avant tout le monde
l’inutilité de cette fausse autorité publique. De même, l’Etat, à son
tour, tâtonne sur le sujet notamment lorsque celui-ci s’impose dans
l’actualité du moment, comme c’est le cas lors de la campagne
électorale. C’est que la haute administration elle-même a peu
d’arguments à faire valoir pour défendre ce « rez-de-chaussée» de la
démocratie. Butant chaque fois sur la question de la décentralisation et
son prolongement, la régionalisation de l’administration des
territoires, elle bat en retraite dès que le sujet lui est soumis. C’est
que la fonction de maire est de moins en moins prestigieuse par la faute
d’un Etat hyper-centralisé à la naissance et cycliquement exposé à des
éruptions sociales du type «identitaire». Dépouillée progressivement de
ses prérogatives principales, la mairie a fini par perdre de son
influence auprès des administrés. C’est qu’au nom de la préséance, les
collectivités locales ne pouvaient délibérer que sur l’injonction de
l’administration wilayale ! Un rapport d’autorité que le ministère de
l’Intérieur tissera à l’époque des DEC qu’il avait lui-même créées afin
de combler le vide laissé par la dissolution des APC – FIS. Sauf que
cette disposition provisoire allait être reconduite bien après le retour
aux urnes et à la légitimité électorale des édiles. Cette grossière
méprise de la haute administration disqualifiera progressivement la
médiation de ces élus et fera de la daïra et de la wilaya les pôles de
la gestion locale. C’est dire que ces «déplacements» immotivés des
prérogatives des unes aux autres de ces institutions allaient générer
tout le désordre auquel l’on assiste un peu partout. En effet, la «bonne
adresse» pour un demandeur de logement n’est plus la mairie mais la
daïra. De même que pour la cohorte des sans-emploi qui souhaitent
bénéficier de quelques aides de l’Etat, le mieux, semble-t-il, est
d’organiser des sit-in à proximité du cabinet du wali. Et ce ne sont là
que des anecdotes courantes qui montrent bien que la gestion
territoriale du pays est sens dessus-dessous. Cependant, exception faite
de l’évocation générique du sujet de la décentralisation, l’on a peu
entendu jusque-là, des bateleurs de la campagne électorale aborder la
question des APC sous l’angle de leur émouvante inutilité. Celle qui les
a réduites à la gestion des cantines scolaires et à l’entretien des
espaces verts quand ils en existent.
Et à l’instar de ce vendeur de vote à double casquette qu’est Ouyahia,
la multitude de tribuns se relayant au chevet des mairies ont eu
l’audace de faire de cette thématique une opportunité dénonçant le faux
jacobinisme de l’Etat à l’origine du désespérant statut auquel en sont
réduites les APC. Evoquant à maintes reprises la «décentralisation»
d’une manière générale, ils ne doivent sûrement pas ignorer qu’une telle
opération visant la réhabilitation des mairies ne suffira pas pour
rendre meilleures et performantes les économies locales. Encore
faudra-t-il aller vers une régionalisation hardie qui devra être
encadrée initialement par l’Etat central. A ce propos, ce modèle de
réforme n’avait-il pas été à l’ordre du jour lorsque le chef de l’Etat
avait mis en place la commission Missoum Sbih ? Et si réellement une
volonté politique venait à se manifester, ne suffit-il pas de nos jours
que l’on dépoussière les travaux datant des premières années du siècle
pour que l’on retrouve des pistes stratégiques pour conduire la réforme
de la gouvernance ? A cette époque, les propositions ont été vite
écartées à la suite de la tournure prise par la crise de Kabylie (2002)
et il ne restait à un pouvoir sur ses gardes que les ersatz des
aménagements administratifs, ici et là. Il est juste de rappeler que
l’atmosphère en ces temps-là n’était guère propice aux grands chantiers
concernant la refonte de l’administration des territoires. Seulement, si
le contexte du moment (2002-2005) ne semblait pas favorable à la thèse
d’une autonomie régionale, l’on peut, par contre, reprocher aux
gouvernements de cette période d’avoir eu la mauvaise idée d’amender par
deux fois les codes communal et wilayal privant ainsi les APC et APW de
certains pouvoirs au profit des walis. De ce «coup de l’artichaut»
consistant à dépouiller «feuille par feuille» les collectivités locales
datera, d’ailleurs, le début de leur extinction. Pourtant, cet état de
fait est moins dramatique que d’autres démarches inquiétantes,
lesquelles furent aussi l’œuvre de l’administration centrale. Elles
concernent, justement, le poids démographique et le déplacement des
populations relogées grâce à une politique de l’habitat menée au pas de
charge. Alors que d’authentiques entités urbaines s’imposaient à la
périphérie des métropoles régionales, le souci de l’Etat ne fut pas
celui d’en faire de réelles communes semblables aux plus anciennes et
postulantes aux mêmes droits. Il se contentera une fois de plus de créer
en priorité des wilayas déléguées alors qu’il y a urgence à donner de
l’importance à la géographie humaine. Paresseusement, la bureaucratie
s’entêtera à reproduire les vieux schémas au moment où l’implantation de
nouvelles populations continuait à se faire en dehors de toute réalité
administrative si ce n’est celle de la «cité». Qu’est-ce à dire encore à
ce titre quand le «wilayalisme» administratif résiste malgré son
archaïsme. D’ailleurs, même les Etats de vieille tradition
centralisatrice ont fini par appliquer le concept de «région» en tant
que pierre angulaire permettant l’harmonisation de la gestion de leurs
territoires. Substituant au légendaire «département» (wilaya) la région
en tant qu’entité économique homogène, ils sont passés de la verticalité
autoritaire à l’horizontalité consensuelle et profitable aux échanges.
Mais alors, pour quelle raison une Algérie de 40 millions d’habitants ne
saurait pas s’en inspirer jusqu’à cafouiller longtemps sur le moindre
projet ? Evidemment, les torts reviennent à nos dirigeants qui
surmontent difficilement les couacs de l’hostilité. De celles, entre
autres, qui ne manqueront pas de les fustiger s’ils venaient à proposer
une «régionalisation» institutionnelle vite qualifiée par les lobbies de
«régionalisme» contraire aux principes fondateurs de l’Etat. C’est
d’ailleurs à partir de cénacles parfois sectaires que l’on réactive des
réseaux qui mettraient dans l’embarras un gouvernement trop fragile pour
passer en force. Cela dit, aucun débat sur ce sujet n’a de chance
d’aboutir dans l’immédiat. Non seulement l’enjeu semble bien au-dessus
de la volonté du pouvoir mais de plus, l’agenda politique du pays est à
lui seul dissuasif. Pour expliquer clairement ce point de vue, il est
vain de croire qu’une campagne électorale secondaire puisse servir au
pouvoir pour abattre ses cartes et mettre au parfum l’opinion de ce
qu’il réservera au pays. Evitons donc les mauvaises surprises et
patientons jusqu’à l’accouchement de la 2e République.
B. H.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): B. H.

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..