LETTRE DE PROVINCE : La berbérité en état de grâce : tamazight, Mammeri et… Yennayer !

Lesoir; le Samedi 6 Janvier 2018
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Par Boubakeur Hamidechi
boubakeur.hamidechi@Yahoo.fr
Après
la constitutionnalité de tamazight (février 2016) puis de la récente
légalisation de Yennayer, comme date fériée au même titre que le Nouvel
An et le premier jour de Moharrem du calendrier algérien, le pouvoir
s’efforce sûrement de s’amender sur un sujet dont les racines plongent
dans le passé. Cet aggiornamento qu’il avait entamé par petites touches
et dont les effets s’avérèrent peu convaincants au départ, connaît
justement un regain d’intérêt et une certaine accélération ces derniers
temps. Il est vrai qu’en termes de communication, le palais est en train
de positiver à son profit une «mise à jour» historique qui aurait dû
avoir lieu bien plus tôt. Celle qui consiste à rompre avec l’antique
doxa stupidement imposée au pays par le premier président et qui devint
l’énoncé indépassable de l’identité algérienne. Alors que les augures de
services interprètent l’ensemble de la démarche actuelle comme le signe
majeur de la fin d’un cycle historique, de prudents analystes se méfient
des «calculs» du pouvoir qui, disent-ils, ne cède jamais par conviction
mais seulement par nécessité tactique. D’ailleurs, certains d’entre eux
exhument opportunément des propos tenus en 2002 par le président de la
République qui, en se défaussant sur la Constitution, justifiait son
refus de légaliser l’amazighité. «Que puis-je faire qui ne soit pas
contraire à l’esprit des lois, disait-il ? Au mieux je ne pourrais guère
aller au-delà du formalisme constitutionnel de tamazight.» En soulignant
que rien n’a changé dans le caractère tout à fait virtuel que représente
l’actuelle inscription de tamazight dans les tablettes de la loi
fondamentale ainsi que le folklorique Yennayer, de perspicaces militants
de la cause berbère se sont surtout attachés à comprendre pourquoi
a-t-il fallu attendre 15 années (2002-2017) avant de recourir au placébo
de la Constitution quand cette solution pouvait apaiser les esprits en
son temps, voire mettre en perspective la refondation de l’Etat ? Il est
vrai que récemment encore, la question qui revenait à l’esprit était la
suivante : où en est-on de la Kabylie ? En fait, au fur et à mesure que
la patine du temps rendait moins lisibles les motifs précis de chaque
soulèvement, elle a fini par coaguler les différentes séquences des
évènements jusqu’à en faire le problème central de la nation.
Laboratoire exceptionnel de tous les malentendus que les régimes avaient
entretenus avec la société algérienne en général, cette région devint un
sujet désespérant dans son approche tant les loufoqueries politiques
étaient parvenues à en compliquer la résolution des problèmes qu’elle
posait. Semblable à une immense soupière où l’on puise à la louche aussi
bien de bonnes intentions que l’exécrable manipulation, cette région
devint le lieu géométrique des complots en tous genres. A son propos,
l’on pourrait même dire qu’elle demeure à ce jour le tissu sociologique
sur lequel se trame la même partie d’échecs (sans jeu de mots) entre un
pouvoir central inapte à l’innovation et une quête identitaire que
revendiquent plusieurs courants de pensée dont celui qui surfe sur le
droit à l’autonomie. Bref, la Kabylie vit depuis l’indépendance sous le
régime de la «résistance», certes larvée mais avec parfois des pics de
tension : 1963, 1980, 2001. C’est ainsi qu’entre deux feux de la colère,
ce terroir retrouve une certaine sérénité tout à fait conforme à celle
de l’ensemble du pays. En fait, l’alternance des tensions sociales et du
calme plat s’explique en général par les contextes cycliques dans
lesquels se retrouva le pays. Bien que la parenthèse islamiste
(1990-2000), pourtant favorable à tout ce qui participerait à
l’effondrement de l’Etat, la Kabylie rejettera cette probabilité et se
révélera de surcroît comme le fer de lance de la lutte pour la
République et l’unité nationale. Seulement au sortir de la meurtrière
épreuve du terrorisme, les nouveaux dirigeants du pays n’estimèrent pas
nécessaire, ou du moins prioritaire, la refondation spatiale des
territoires en actualisant notamment le projet d’une régionalisation — à
ne pas confondre avec le régionalisme ! Trop frileux par préjugés, ils
dissoudront le gouvernorat d’Alger créé du temps de Zeroual pour servir
d’institution-pilote. Même si la comparaison peut sembler excessive, ce
coup de plume qui servit à l’abrogation d’un projet d’avenir fut perçu
comme le coup d’éventail d’un dey. En Kabylie mais aussi en terres
chaouias et même dans l’espace oasien, les élites locales prirent acte
de ce jacobisme au rabais qui non seulement avait desservi le
développement par sa pesanteur mais assécha également toutes les formes
locales de la créativité au nom des normes décrétées à partir du sommet.
Ce sera explicitement l’espace kabyle qui allait faire le plus amer des
constats en ce sens que les esquisses élaborées sous la présidence de
Zeroual venaient d’être placardées. En clair, il s’agit de
l’institutionnalisation des gouvernorats et de l’acte de naissance du
Haut-Conseil à l’amazighité. Avec le retour de la suspicion vis-àvis du
nouveau pouvoir issu des élections de 1999, il suffisait, par
conséquent, d’une bavure et de quelques allumettes pour que s’allume
l’incendie de 2001. De cette époque date l’érosion de l’autorité de
Bouteflika aussi bien que l’effondrement de son prestige dans cette
région. De plus, ses trop tardives initiatives (discours d’octobre 2002)
contribuèrent plutôt à aggraver la crise. C’est qu’entre-temps, il
multiplia les allusions oratoires qui eurent pour conséquences de
réduire le dialogue à de vulgaires indemnisations (souvenons-nous du RMI
kabyle) avec des marchands de tapis qu’étaient les arouchs. C’est ainsi
qu’il a fallu attendre le 4e mandat du même Président pour que la
question identitaire se retrouve dans les tuyaux du pouvoir. Dans son
incessant «tripotage» de la Constitution qu’il amende au gré des
saisons, l’on estima, récemment, que le contexte était propice pour
légitimer les vieilles revendications berbères afin d’entrer dans les
bonnes grâces des populations de la région en vue de la présidentielle
de 2019. Ce qui fut accompli en avril 2016 avec en prime la
réhabilitation de Mouloud Mammeri l’auteur de «La Colline oubliée» et
référence cardinale de la berbérité nationale. Une année plus tard, et
comme pour se rappeler au souvenir du pays profond, le palais annoncera
sous forme de «piqûre de rappel» que même le rite de Yennayer mérite une
journée chômée et payée. Or, malgré le scepticisme foncier des
rabat-joies, il est tout de même rassurant de voir des dirigeants,
pourtant blanchis sous le harnais de la ruse et de la dénégation, donner
raison à ce vis-à-vis qu’est l’opinion. Quitte à ce que la comédie de
l’aveu serve par la suite à enfumer de nouveau ces jobards que sont les
électeurs. Il est vrai qu’en politique scrupule et manœuvre ne font
guère bon ménage.
B. H.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): B. H.

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