Lettre de province: Un bestiaire ou les chantres du perchoir

Lesoir; le Samedi 9 Septembre 2017
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Par Boubakeur Hamidechi
boubakeur.hamidechi@Yahoo.fr
D’un
commun accord, les présidents des deux chambres du parlement ont décidé
de faire la leçon à l’opinion en fustigeant, de concert et dans un style
inédit, tous les courants d’idées qui évoquent la crise du pouvoir et
les conséquences désastreuses découlant de l’interminable invalidité du
chef de l’Etat. Alors que le nouveau promu au perchoir de l’APN, cet
octogénaire de Saïd Bouhadja, se limitait à la lecture monotone de son
laïus, Bensalah, le zélé apparatchik, y mettait de la hargne verbale
dans le sien. Allant jusqu’à qualifier «d’ignorants» ceux qui suggèrent
certaines solutions susceptibles de régler légalement la question de la
légitimité, il les accuse de surcroît de fouler aux pieds l’éthique en
laissant entendre qu’ils ne seraient que des «aventuriers». Autant
d’énormes écarts de langage révélateurs du lamentable statut auquel en
est réduit le parlement ainsi que la toute relative autorité qui est la
sienne en tant que pouvoir légiférant.
D’ailleurs le parcours politique du sénateur Bensalah illustre
parfaitement le caractère clanique d’un régime fondé sur la cooptation
du personnel utile qu’il sélectionne à partir de critères tout à fait
contestables. Alors qu’il vient de boucler ses 20 années de perchoir (un
mandat à l’APN et le reste au Sénat) et qu’au nom de cette «expérience»
exceptionnelle, il vient de s’autoriser un sermon adressé aux sceptiques
en leur opposant la «crédibilité démocratique des institutions
actuelles», n’est-il pas loisible de lui demander s’il avait le souvenir
d’un gouvernement retoqué par un vote de défiance de cette auguste
institution ? C’est dire que ce personnage ne sera plus aux manettes
quand l’Algérie verra son gouvernement censuré par le pouvoir législatif
pour la première fois.
A l’orée donc de cette cinquième législature, pour laquelle seuls
quelques aménagements organiques sont entrés en vigueur, les
fondamentaux de son fonctionnement demeureront les mêmes que ceux ayant
prévalu dans la conduite des précédentes. Devenus un «invariant» dans
les stratégies des pouvoirs, ces deux chambres d’enregistrement n’ont
jamais été perçues comme un réel antidote aux options de l’exécutif en
lui opposant des refus. A moins de remonter loin dans l’histoire
contemporaine et se souvenir que Ferhat Abbas demeure l’unique président
du parlement algérien à cultiver une solide distance par rapport aux
démarches de l’exécutif. Institution-clé de tout Etat de droit, elle
sera évidemment dissoute en 1965 à la suite du coup d’Etat avant d’être
ressuscitée en 1976 dans le «format» qui, à ce jour, est le même. Autant
dire, que pour le palais, il importe peu d’examiner à la loupe les
profils politiques et intellectuels des impétrants qui doivent occuper
les sièges importants dans l’hémicycle. Il suffit qu’ils présentent
suffisamment de garanties quant à leur aptitude à servir les injonctions
de l’exécutif. Des préalables que semble remplir à la perfection les
Bensalah et Bouhadja, tout à fait à l’aise dans une servitude qui ne
leur pose aucun problème de conscience. D’ailleurs à quelques exceptions
près — celle de Karim Younès par exemple — leurs prédécesseurs se sont
souvent illustrés par ce genre de «discipline». C’est-à-dire que dans le
prétendu régime des assemblées, même la plus importante d’entre elles
fut de toutes les époques l’objet de verrouillages. Et si à son arrivée
Bouteflika ne fit que reconduire les procédés des présidents-prétoriens
dont le césarisme était affiché clairement, il se révélera par la suite
comme le manipulateur le plus subtil dans la neutralisation du pouvoir
législatif. Ne différant guère de Ben Bella qui en septembre 1963
remplaça par la violence Ferhat Abbas en nommant le fidèle Hadj Ben Alla
et ne dérogeant surtout pas à la méthode de Boumediène qui se taillera
un Parlement sur mesure après avoir gouverné durant 12 ans sans le
recours à des assemblées élues, l’actuel président profitera de
l’aubaine d’un faux Parlement hérité de l’ère Zeroual pour se doter de
la réputation surfaite de démocrate.
Dès 2002, année de la première législature sous sa présidence, la classe
politique comprendra vite que Bouteflika ne sera jamais le chef de
l’Etat qui émancipera les institutions. Réfractaire à la sanction réelle
des urnes, il fera en sorte qu’à chaque renouvellement, il remodèle le
paysage du parlement en fonction de ses propres objectifs. Depuis le
trucage du scrutin de 2002, les velléités de la plupart des partis
politiques se firent effectivement rares et suscitèrent même une sorte
de reddition morale qu’ils essayèrent de maquiller en conformisme
politique et les poussera progressivement vers la compromission
honteuse. S’accommodant du statut d’appendice faisant semblant de
«fabriquer» des lois, l’APN a fini par intérioriser son propre complexe
en s’installant dans une logique d’approbation sur «commande» de
l’action de l’exécutif.
A travers cet éclairage rétrospectif, il ressort clairement que le
despotisme n’a jamais été aboli et qu’il n’a fait que changer de
procédés pour continuer à brider les libertés publiques. Mais au-delà de
cette constance dont tous les présidents ont fait preuve, il faut tout
de même relativiser le fait que nous ayons eu tout le temps des
parlements de godillots. Car cette médiocrité est aussi la conséquence
de la désertification du champ politique qui avait ouvert la voie à
l’affairisme d’une certaine faune d’opportunistes instrumentalisés
justement par les réseaux parallèles du pouvoir. C’est donc la
décomposition morale de la vocation politique en général, et celle du
parlementarisme en particulier, qui fait désormais problème. En effet,
frappé du sceau de l’imposture auprès de l’opinion, elle est
cycliquement confirmée par les taux ahurissants de l’abstention, d’un
scrutin à l’autre, au point où l’on se demande pourquoi le parlement ne
se penche pas sur son propre destin à travers des séminaires de
réflexion alors que les légitimités des mandats, aussi bien des
sénateurs que des députés, sont tout à fait contestables.
Autrement dit, il eut été plus avisé de la part des ténors du perchoir
de «piocher» dans ce sens-là au lieu de consacrer leurs allocutions
inaugurales à des procès d’intention afin de faire diversion. Il est
vrai qu’ils préfèrent soupçonner de «trahison l’électeur qui boycotte
les votes tout en s’interrogeant à haute voix ou à travers des réseaux
sociaux au sujet de la troublante vacance au sommet de l’Etat. En peu de
mots, ils ont décidé de «dissoudre» symboliquement l’existence d’une
opinion afin de sauver un régime moribond.
B. H.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): B. H.

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