TENDANCES: 2968, de bouche à oreille

Lesoir; le Mercredi 10 Janvier 2018
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Youcef Merahi
merahi.youcef@gmail.com
A
travers le monde, un aéroport détricote les adieux ; de la tristesse au
départ et de la joie à chaque retour. Comme le monde est désormais un
grand village, la bougeotte touche l’ensemble de l’humanité qui, elle,
est à la recherche du moindre exotisme. Plus loin que l’on aille, les
horizons se rapprochent, se touchent et s’observent au microscope. A
l’aéroport d’Alger, j’ai ouï-dire que les bancs d’attente, pour ne pas
faire le pied de grue, ont été enlevés. Il n’y a plus rien, sinon le
vide. Et les gens qui font les cent pas. Les gens qui attendent. Les
gens sont debout. Ou adossés à leur (im)patience. Et ceux qui ont les
yeux rivés sur les tableaux des arrivées. Tel avion est à l’heure. Un
autre vient d’atterrir. Muni des journaux du jour, du roman de Lynda
Chouiten, le roman des «Pôv’Cheveux», Ed. el Kalima, 2017, roman
déroutant à plus d’un titre, mais d’une lecture décontractée, j’ai pris
la décision de me mettre à la cafète centrale. Il faut d’abord passer à
la caisse. Dans mon café maure préféré, j’ai pris l’habitude de
consommer, puis de casquer. A l’aéroport, c’est une autre paire de
manches. Je passe ma commande. J’aboule le fric. Je jette un coup rapide
à ma monnaie. Je me suis dit qu’il devait y avoir une erreur de calcul.
Le cafetier me remet une note, en voyant mes sourcils formés un accent
circonflexe. Je prends mon plateau (ma sniwa) et m’attable. Je chausse
mes lunettes de presbyte. Là, j’écarquille les yeux. La note m’indique
que mon verre de tisane (Un verre ? Plutôt un gobelet jetable dans
lequel surnage une touillette en plastique !) me revient à 250 dinars et
que la bouteille d’eau minérale à 130 dinars. De la tisane dans un
vulgaire gobelet à ce prix-là ! Dans mon café maure préféré, ma tisane
coûte une vingtaine de dinars. Et dans un verre, s’il vous plaît ! Je
vous rappelle, chers amis, que je me trouve à l’aéroport international
d’Alger. Je sais que les prix ont augmenté ; mais pas à ce point.
Heureusement que je me trouvais, ce jour-là, seul dans cette cafète. Du
coup, la tisane a pris le goût de l’inflation et la couleur d’un dinar
«planché». Je n’ai pas pu m’astreindre à consommer ce breuvage hors de
prix. J’ai levé mon popotin de la chaise et me suis mis à faire les cent
pas, alors que mes genoux «arthrosés» sonnaient le tocsin. Et comme le
corbeau de la fable, je me suis juré que l’on m’y reprendra plus. J’ai
ouï-dire que les boulangers ont lancé un ultimatum aux pouvoirs publics
; nos fabricants de pain n’en démordent pas. C’est quinze dinars la
baguette. Au prix du marché, disent-ils, à l’unisson. Oui, pourquoi pas
? Si un gobelet de tisane est au prix de 250 dinars, je pense que la
baguette peut bien se vendre à 15 dinars. D’autant que l’Algérien
remplit (j’exagère, à peine !) les poubelles de cet aliment. Oh, je ne
jette la pierre à personne. Sinon aux pouvoirs publics qui laissent
pourrir des situations maîtrisables, dès l’amorce de la crise. Sinon aux
consommateurs qui gaspillent cet aliment de base. Comme le lait,
d’ailleurs ! On ne se contente pas d’acheter le pain quotidien. On se
laisse aller à la surenchère. Comme si l’Algérien avait les yeux plus
gros que le ventre. J’ai peine à voir cet Algérien porter ce fagot de
pain, comme s’il allait le stocker. La réalité est que nous sommes de
grands consommateurs de pain, qui reste un aliment bourratif. On se cale
l’estomac de pain. On a ainsi une totale sensation de satiété. Tant qu’à
faire, laissons le boulanger vendre son pain à 15 dinars ; ça pourrait
nous donner à réfléchir. Et délester nos estomacs. J’ai ouï-dire que le
carburant flambe. C’est juste un jeu de mots innocent. Tout le monde en
parle. Tout le monde se plaint. Et l’autre, assis à la table d’à côté,
qui dit : «Ils veulent nous empêcher de rouler ; on roulera quand même.
Nnif ou lekhssara !» Voilà, on fait la fine bouche pour le pain, mais on
brûle des litres et des litres d’essence. Et autre diesel. Depuis ce
début d’année, j’ai la pénible impression qu’il y a plus
d’automobilistes qui circulent. Surtout quand il pleut. A la moindre
goutte de pluie, il y a comme une augmentation exponentielle de
bagnoles. Surtout dans nos villes. L’autoroute Est-Ouest est déjà
dépassée par ce flot incessant de tacots. Naïvement, j’ai pensé que ces
augmentations allaient freiner un peu nos automobilistes ; il n’en est
rien. On se plaint, mais on est tous devant les stations à pomper les
pompes. Dès lors, qui arrêtera l’Algérien de rouler en bagnole ? J’ai
ouï-dire que la grève des enseignants a repris de plus belle, après les
vacances d’hiver. Une question à cinq centimes : nos enseignants
étaient-ils en grève, ou en vacances ? La genèse est simple : une
enseignante aurait été éconduite par des bureaucrates. Ça se passe, au
quotidien, en Algérie. Une policière l’aurait giflée. Touchés dans leur
dignité, nos enseignants ont enclenché un mouvement de grève. Le recours
à la grève est un réflexe facile à dérouler. Une semaine de grève. Deux
semaines. Trois semaines. Un mois. Plus que cela ! Je veux bien parler
de la dignité de l’enseignant. Mais qui parle de la dignité de l’élève,
notamment ceux qui sont en phase d’examen. Il y a un moment où il faut
dire «basta» ! C’est une prise d’otage, en bonne et due forme. Où est la
pédagogie dans tout cela ? Où est le bon sens, voire ? S’il faut mettre
dehors les deux fonctionnaires, c’est un nombre impressionnant de
fonctionnaires qu’il faut licencier. Puis, ces fonctionnaires sont
sortis de l’école algérienne qui, elle, est la plaie de ce pays. Alors,
l’un dans l’autre, il serait intéressant de se poser les vraies
questions autour de l’éducation nationale. De réformer totalement cette
école ! J’ai ouï-dire que l’électricité coûtera plus cher. Que
l’augmentation du tarif de l’eau est dans l’air du temps. Oui, pourquoi
pas ? Tout est envisageable ! Puisqu’on ne peut désormais payer la paix
sociale. Les transports, aussi. Les soins. L’habillement. La coiffure.
Le barbier (oui, il y a beaucoup de barbes à raser !) Tout ça, quoi !
Décidément, ces deux «portes de l’année» augurent d’un porte-monnaie à
assécher, à tout prix. Alors, augmentons, augmentons, il en restera
toujours quelque chose !
Y. M. 

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): Y. M.

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