Youcef Tounsi, auteur de Les cendres noires : Le quartier, cette part ancrée dans notre mémoire

Lesoir; le Mardi 21 Mars 2017
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Par Nassira Belloula
Youcef Tounsi, depuis son roman La falaise des sept lumières, publié
en 2004 aux éditions Casbah, continue une introspection dans la mémoire
du pays en esquissant cette fois-ci la géographie physique et psychique
d’un quartier raconté comme un personnage humain avec ses déboires et
ses espoirs.
Parfois, la sortie d’un livre se trouve être un prétexte pour parler du
romancier, dans l’absolu les deux vont ensemble, mais souvent l’écrivain
s’efface derrière son œuvre et le questionner sur la thématique ouvre
une perspective nouvelle quant à la réception d'un roman.
Dans Les cendres noires, les interrogations trouvent une certaine
réponse. N'est-ce pas ce besoin de dire ces bâtisses vieilles, chargées
d’histoire, retenant dans leurs intimités des pans de vies, ayant
contenu des souffles, des naissances, des décès, des mariages, des
bribes d’existence entre des amours et des déchirures. Les maisons de
Ruisseau possèdent une âme et les démolir, c’est éparpiller cette
«baraka» des vieux lieux. Ces lieux deviennent ceux de l’écriture, ceux
du prétexte de se laisser aller à la nostalgie et se rappeler ce qui
marque, ce qui libère, ce qui étreint, ce qui ronge aussi.
Le quartier de Ruisseau change, se métamorphose, les habitants ne le
reconnaissent plus. Mahfoud passe ses nuits dans l’abattoir à tuer des
bêtes, mais lui aime ses abattoirs et il aspire à ce qu’ils soient
préservés, transformés en quelque chose d’utile. Le personnage y pense :
«Sauver le patrimoine et réhabiliter au lieu de raser des bâtiments
exceptionnels. J’en retins des passages entiers.» Mahfoud y tient, cette
focalisation lui donne des cauchemars et dans son sommeil, il les voit
brûler, ce qui le réveille en pleine frayeur. Mais à se demander diable
pourquoi les abattoirs ? Ruisseau c’était aussi les vergers, les
vignobles, les flancs des collines verdoyantes. Sans doute, une lecture
psychologique lierait la finitude à ce récit. Tout se profile comme
contradictoire ; entre beauté et cruauté, entre vie et mort.
Mahfoud parle du boucher-abatteur, il est passé au boucher-tueur. Il
raconte avec un ton incisif, dès le début du roman nous avons la
conviction que le personnage a du caractère sinon comment accepter une
telle et quotidienne épreuve même si cette vie l’affecte et lui crée des
malaises psychiques au point où il ne supporte plus aucune contrariété ?
«Le corps fourbu, le dos cassé, la tête pesante et les bras engourdis,
je terminais bientôt ma longue nuit de boucher-tueur aux grands
abattoirs. Il n’y a pas si longtemps encore, on parlait de
boucher-abatteur pour désigner mon métier.» N’est-ce pas le propos de
l’homme la finitude, plus symboliquement, le destin de ce quartier ?
Mais ce point focal sur les abattoirs tend aussi vers un sentiment
d’appartenance qui motive l’écriture.
Dans cet espace assez singulier, se croisent et se décroisent des
personnages singuliers. Certains le traversent furtivement. Hamadane le
jeune apprenti, Rachid l’enfant orphelin aux yeux bleus, et des clients
chevillards qui portent sur eux les témoignages d’un quartier, mais
aussi d’un métier qui perd sa substance avec ces arrivistes, ces
nouveaux barons de la viande qui corrompent tout. Youcef Tounsi connaît
le quartier, c’est le sien, il y a implanté ses souvenirs et il est
devenu un lieu d’écriture où se raconte ce besoin d’y revenir du moins
par le souvenir, le besoin d’en parler, d’exhumer cette part manquante
laissée là-bas. Entre lui et son quartier, le temps est passé et dans
l’urgence d’une mémoire capricieuse se dresse le portrait d’un quartier
comme l’esquisse d’un tableau ; tout y est, les couleurs, les ombres,
les lumières, les nuances, les traits fins, les traits courts.
Le chômage, les fléaux sociaux, la décennie noire est convoquée ici,
montré du doigt dans ce nouveau souffle qui rampe malsainement sur le
quartier et qui réduit les choses et les êtres à des entités sans passé,
«reflétant en quelque sorte le déclin de l’autorité publique au profit
de démonstrations de force dans les rues, de barricades et pneus brûlés
aux carrefours jusqu’aux emportements bruyants, semblables à des
mini-émeutes, à la sortie des mosquées».
L’islamisme, les arrivistes et l’oisiveté minent les habitants et
transforment le quartier pas que physiquement comme ces rôtisseries aux
odeurs alléchantes qui attiraient les amateurs de merguez grillées et
qui ont disparu, lorsqu'il fallait agrandir les voies sur le boulevard
des Fusillés pour le passage du tramway, mais psychiquement aussi.
Ruisseau perd son âme, on ne le reconnaît plus. «Tout autour, un vertige
comme si un bombardement monstrueux avait soufflé le quartier (mais où
était passée la boutique du Mozabite, l’atelier du menuisier, la fenêtre
à travers laquelle s’élevait la voix mélodieuse de la vieille juive, et
jusqu’à la fontaine du coin de la rue ?»
Mahfoud, malgré son métier, est un personnage attachant, sans doute ce
sentiment qu’il traîne en lui, qui le lie à son quartier, le rend
vulnérable et touchant. Il est conscient ou plutôt c’est la conscience
de son quartier, ainsi le voulait Youcef Tounsi ; par lui passent les
sentiments, les émotions, les évocations du quartier, le souvenir de ses
voisins, leurs histoires, ce passé riche, cette culture millénaire même
qu’on remplace par un charivari de pratiques arrivistes : «Quand je
pensais à cette histoire, j’en venais à considérer que chez nous une
nouvelle culture s’imposait à nos corps défendants.»
Il est difficile de résumer le beau roman de Youcef Tounsi en quelques
mots, il faut s’y plonger pour humer toutes les substances qui s’y
flottent. Le lyrisme du texte entraîne une lecture bienheureuse à
remonter l’histoire d’un quartier qu’on découvre entre l’avant et
l’après comme des flashbacks. Les fortes descriptions imagent les scènes
et tout se met en place : «Sur le haut de la falaise d’où émergeait
l’ombre des ailes de la toiture du Palais de la culture planté là-haut
au milieu des séquelles de la Pinède.» Le texte se construit comme une
série de séquences et nous découvrons un quartier à travers les
blessures infligées par la démolition des vieilles bâtisses, mais
notamment par un condensé d’existences entre les relents du passé, mais
aussi une intrusion dans la vie et l’intimité de plusieurs personnages
où se racontent les harragas, la loi criminalisant leur acte, la
perdition d’une jeunesse.
En somme, la condition des habitants du Ruisseau, leur lutte quotidienne
est celle de tout Algérien ou jeune Algérien qui rame pour s’en sortir.
Depuis La falaise des sept lumières, la plume incisive et touchante de
Youcef Tounsi gagne en intensité et en éclat.
L’auteur reste fidèle à une thématique, certes centrée sur la mémoire,
mais aussi sur la nécessité de témoigner d’un passé riche et d’un
présent en souffrance. Il réussit à sublimer la déchéance humaine ou
rendre le laid sublime s’inscrivant dans ce courant né dans le sillage
de Schiller qui introduit un nouveau regard sur la sensibilité
esthétique en transformant les canons de la beauté tragique du texte
avec une nouvelle définition du sublime.
N. B.

Categorie(s): culture

Auteur(s): N. B.

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