Amèle El-Mahdi, auteure, à “Liberté”, “J’ai besoin de croire à nouveau aux… fins heureuses”

Liberte; le Mardi 4 Decembre 2018
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Native de la ville de Blida, Amèle El-Mahdi a séjourné dans plusieurs villes du sud du pays. Après une longue carrière dans l’enseignement en tant que professeur de mathématiques, elle se consacre aujourd’hui à l’écriture. Elle vient de publier, chez les éditions Casbah, Une Odyssée africaine, qui dépeint les souffrances des migrants.

Liberté : Votre quatrième roman Une odyssée africaine, le drame de la migration clandestine dépeint une population vulnérable et dresse un sévère réquisitoire contre les responsables de cette douloureuse actualité…
Amèle El-Mahdi : Une odyssée africaine est la tragique histoire de quatre Africains, trois hommes et une femme, tous à la fleur de l’âge. De cet âge où l’on croit pouvoir déplacer les montagnes. Voulant changer leur destin, ils quittent l’enfer de leurs pays respectifs avec leur volonté et leurs rêves comme unique bagage. Afi, le personnage principal, va mettre onze longues années pour faire un voyage que la technologie d’aujourd’hui permet d’effectuer en quelques heures ! Durant cette traversée infernale, rien ne lui sera épargné : la faim, l’humiliation, l’injustice, le racket, les sévices, le viol…
Je pense que nous sommes confrontés aujourd’hui à deux graves problèmes : le danger de la société de consommation contre laquelle nous ne sommes malheureusement pas immunisés et son corollaire, à savoir l’individualisme qui est, selon nombre de spécialistes, responsable du manque de solidarité et de l’absence de compassion des sociétés dites modernes et qui sont entièrement tournées vers la satisfaction personnelle. Aujourd’hui, nous assistons à la perte de valeurs qui ont toujours fait la fierté des Algériens, comme la générosité, la compassion, l’hospitalité, la solidarité et le sens du partage. Le second danger est celui de l’ethnocentrisme qui est dû à la montée de l’intégrisme religieux. Il fut un temps où Alger ainsi que toutes les autres villes d’Algérie ouvraient leurs bras à toute l’humanité sans distinction de race, de nationalité, de couleur ou de confession. Hélas ! Aujourd’hui, nous en sommes arrivés à refuser notre aide à ceux qui en ont besoin, à nous boucher les oreilles aux appels au secours de nos frères.

Dans votre opus, vous avez traité de lâches, d’hypocrites et de traitres tous ceux qui ne font rien pour que cesse ce que vous qualifiez d’ignominie. À qui vous adressez-vous exactement ?
À aucun moment dans mon livre je n’ai traité quelqu’un de lâche ou d’hypocrite et encore moins de traître. Ce sont là des jugements de valeur que je m’interdis de porter sur quiconque. Car même si les causes des maux dont souffre notre société, comme la violence, le racisme, l’ethnocentrisme, etc., sont multiples et complexes, ces maux sont néanmoins exacerbés par le fait qu’aujourd’hui tout un chacun s’arroge le droit de juger et de condamner l’autre. Que vous critiquiez certains agissements de ceux qui se disent musulmans et vous voilà taxé de mécréant. Que vous vous insurgiez contre un comportement incivique et vous voilà traité de “zélé”. Que vous soyez différent et vous porterez alors toutes les tares du monde… Je dis que “si le silence est quelquefois d’or, bien souvent il est lâcheté, hypocrisie et trahison”. Quand les passagers d’un bus observent le silence et ne bronchent pas lorsqu’un petit immigrant d’à peine dix ans se fait tabasser par le chauffeur du bus, ce silence-là n’est pas d’or, ce silence est lâcheté. Lorsque nous crions au scandale quand une musulmane est violée et observons le silence lorsqu’ il s’agit d’une migrante chrétienne, notre silence n’est pas d’or, il est hypocrisie. Et malheureusement les exemples ne manquent pas. Et pour répondre à votre question, je dis que nous sommes tous concernés par ce drame, en commençant par les responsables qui ont le pouvoir de décision ainsi que les journalistes et les intellectuels jusqu’au citoyen lambda, en passant par les enseignants, les imams et même ce père de famille qui devrait cesser de dire “Kahlouch” en parlant d’un immigré devant son enfant.

Avez-vous d’autres projets en cours ?
Je reste passionnée par l’histoire de l’Algérie et je pense que je retournerai plus tard vers le roman historique. Mais mon prochain livre sera un livre de contes. Une odyssée africaine m’a beaucoup éprouvée et j’ai besoin, après toute la laideur à laquelle ont été confrontés les personnages du roman, de croire à nouveau aux contes de fées et aux fins heureuses.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Rabah Karèche

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