Contribution, Tamazight, de la problématique identitaire à la problématique linguistique

Liberte; le Mercredi 1 Mars 2017
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À l’occasion du centenaire du défunt Mouloud Mammeri, précurseur de la grammaire berbère (kabyle), je tenterai d’apporter quelques éclaircissements sur les avancées des études portant sur la langue berbère, notamment la problématique de son aménagement, depuis la mystérieuse disparition de cet intellectuel jusqu’à nos jours. Prendre cet intellectuel comme repère, tout simplement parce qu’il est le premier à avoir tenté d’aménager cette langue considérée auparavant comme simple dialecte des foyers. Cet éclaircissement passe impérativement par la prise en considération de la complexité de la réalité linguistique de la berbérophonie. Travailler à l’aménagement de tamazight en tant que langue standard est une visée trop ambitieuse, et je dirais même trompeuse à plusieurs égards.

La notion de tamazight dans l’imaginaire des berbérophones
Mis à part ceux qui sont dans le domaine de la linguistique berbère et ceux qui s’y intéressent de près ou de loin, je m’aventurerai à dire que dans l’imaginaire de la grande partie des Algériens, tamazight est une langue à part par rapport aux dialectes actuels. Elle se présente sous la même forme dans toutes les régions de l’actuel Maghreb. Cette langue a son lexique et sa syntaxe qui, de surcroît, diffèrent du lexique et de la syntaxe de ces dialectes. Malheureusement, elle fut mise à l’écart par les différents envahisseurs, de ce fait, la génération d’aujourd’hui n’y a pas accès ; il y a pas mal de berbérophones qui demandent auprès des enseignants de tamazight l’équivalent en berbère d’un terme qui, pourtant, est purement kabyle. Cette naïveté démontre, justement, l’imaginaire qu’on a de cette langue dénommée tamazight. Depuis l’éveil de la conscience berbère sous le vocable “tamazight”- auparavant, la dénomination “tamazight” concernait uniquement le dialecte de l’Atlas marocain -, la représentation de soi a changé chez les berbérophones. Avant, le Kabyle se pense en tant que Kabyle, le Mozabite également se pense en tant que Mozabite, et c’est le même cas pour les autres communautés berbérophones. C’est à partir de cet éveil que la notion de tamazight s’est imprégnée dans l’imaginaire des berbères. La langue amazighe est, en fait, un ensemble de dialectes auxquels on ne peut dénier le statut de langue à part entière pour chacun. Cette appellation de dialecte n’est que par rapport au substrat linguistique qui les unit ainsi que l’absence de leur transcription qui a duré des siècles. Par conséquent, comparativement aux langues écrites, ils sont dévalorisés, or une langue par définition n’est qu’un moyen de communication. N’est-ce pas le cas de ceux qu’on nomme dialectes ? Les langues diffèrent dans leur efficacité selon leur niveau d’aménagement. La péjoration dont est chargé le vocable de dialecte n’est que l’œuvre des jacobins qui ont l’équivalent des anciennes sectes religieuses qui s’érigent en orthodoxies dominantes pour dire enfin que les autres sectes sont des hérésies. L’esprit orthodoxe, justement, est le propre des pouvoirs postcoloniaux qui ont gommé toutes les réalités sociales pour s’aligner à l’idéologie panarabiste.

Du panarabisme au pan-berbérisme
La conscience berbère ainsi que la notion de tamazight en tant que langue unique était une nécessité pour l’adhésion de toutes les communautés berbérophones et aussi pour la légitimité du combat identitaire face non seulement à la politique d’arabisation du pouvoir mais aussi face au bloc panarabiste des années soixante-dix. Ce bloc a gommé toutes les réalités multiculturelles de l’Orient jusqu’au Maghreb pour faire face à l’hégémonie occidentale. Les variétés culturelles sont prises pour un potentiel de division. Créer un bloc monolithique, par contre, renforce le sentiment de la umma, même si par rapport à la réalité géopolitique cette umma demeure une virtualité. Des années de négation des réalités socioculturelles pour un idéal inatteignable ont mené cette politique vers non seulement un échec mais elles ont accouché d’un malaise identitaire et linguistique. N’est-ce pas un mimétisme qui mène vers le même échec que celui du panarabisme de gommer la réalité inter-dialectale pour un idéal d’un tamazight unique ?  L’idée d’une langue standard pan-berbère a beaucoup circulé au début de l’éveil identitaire avec l’acharnement du militantisme des années quatre-vingt mais aussi, au fond, avec une utopie de la reconstruction de la continuité linguistique de la tamazgha ! (berbérie). Cette continuité linguistique est difficile à prouver historiquement à cause d’absence de traces écrites, mais aussi pas facile à admettre au regard du vaste territoire nord-africain qui favorise beaucoup plus la variation. On entend par là que les variétés linguistiques des Berbères ne sont pas le résultat des différentes conquêtes qui auraient disloqué cette “langue unique” en plusieurs dialectes. La variété émanerait logiquement d’une discontinuité géographique. Donc au lieu de se battre pour la reconstruction d’une réalité qu’on ne sait si elle a existé vraiment ou pas, il serait plus fructueux de continuer en amont pour l’aménagement des dialectes tels qu’ils se présentent aujourd’hui. Maintenant que le tabou de tamazight est dépassé que ce soit en Algérie ou au Maroc, n’est-ce pas le moment de prendre en charge le problème de tamazight d’une manière objective sans considération politique et idéologique ? Travailler dans le sens de l’aménagement d’une seule langue standard est une démarche dangereuse, je dirais même suicidaire. On aboutirait ainsi à une langue qui sera l’équivalent de l’arabe classique qui, malgré les moyens dont elle a bénéficié, n’arrive pas à s’ancrer dans les sociétés dites arabes. Avec cette officialisation, l’État doit débourser pour l’épanouissement de tamazight, mais de quelle façon ?

L’État légifère mais n’engage pas les moyens nécessaires  
Depuis l’entrée de tamazight dans l’institution étatique avec la création du Haut-Commissariat de l’amazighité, l’ouverture des départements de tamazight à Tizi Ouzou et Bougie puis son entrée dans le système éducatif, l’État n’a jamais alloué un budget spécial pour améliorer le contenu à enseigner. Le peu de matière qui existe est le fruit d’une volonté des différents militants activistes des années soixante-dix. Ceci dit, tout le lexique moderne mobilisé ainsi que les textes qui ont servi de supports didactiques étaient le résultat de la clandestinité !  Ainsi, l’entrée de cette langue dans l’officialité ne doit pas être systématique. Autrement dit, il faudrait avoir au préalable une planification pour une entrée progressive en cohérence avec un projet de société bien clair, ce qui n’est pas le cas en Algérie, connue pour sa gestion des différents secteurs d’une manière arbitraire. Une décision politique quant aux variétés linguistiques à enseigner doit être prise en premier lieu. Ensuite, ce n’est pas une mauvaise idée de créer des départements à l’université pour former des licenciés qui prendront en charge l’enseignement au niveau de l’éducation. Mais pour être plus pertinent, il faudrait se poser la question sur le contenu à enseigner. Cela étant, au lieu de créer un Commissariat dont je ne comprends pas le sens de cette appellation ni la mission de cette institution rattachée directement à la présidence, un centre de recherche et d’aménagement linguistique est une priorité pour enrichir le contenu de l’enseignement, que ce soit au niveau lexical ou au niveau structurel. Cette mission n’est pas le propre d’un département universitaire qui est censé transmettre un contenu déjà prêt ; il s’agit de former des enseignants pour l’éducation nationale, ce qui s’entend pour une officialité ! Or jusqu’à maintenant, nous sommes en train d’enseigner des contenus provisoires quoique le provisoire ne rime pas avec l’officialité. Toutes ces lacunes s’expliquent, tout simplement, par le manque de volonté politique pour une promotion réelle des différentes variétés de tamazight. Mais les visées politiques du pouvoir algérien ne riment pas avec une prise en charge réaliste de tamazight.
On entend par prise en charge réaliste, l’enseignement des différentes variétés linguistiques d’abord au niveau de la première année primaire. Ceci étant, il faut faire la différence entre une langue d’enseignement et l’enseignement d’une langue. On passe d’abord par la deuxième option, à savoir l’enseignement d’une langue. Le développement psycho-cognitif d’un enfant passe obligatoirement par un développement psycho-linguistique. Ceci dit, même si tamazight n’a pas encore le méta-langage nécessaire pour l’enseignement des sciences, mais l’enseignement des matières d’un niveau primaire telles que l’éducation civique, la géographie, l’histoire sont facilement transmissibles par le biais de ces variétés. C’est incohérent, et je dirais même handicapant l’enseignement des contenus en parallèle avec la langue d’enseignement ! Apprendre une langue et apprendre le contenu d’un seul tenant ! L’essentiel du contenu échappera certainement à nos pauvres élèves. Mais avec la langue maternelle, le langage est déjà prêt, et de ce fait, l’élève assimilera facilement les contenus. Enfin, toutes ces considérations pousseront donc l’État à revoir sa politique en faveur de la diversité, chose qui me paraît utopique au regard de sa ligne politique qui sacralise l’unicité sur tous les plans. Ceci étant, quelle serait la décision de l’État face à la complexité linguistique de tamazight ?

Tamazight est désormais un problème linguistique
Avant d’émettre une quelconque hypothèse quant à la décision de l’État par rapport à l’aménagement, il faut admettre d’abord qu’il n’y a jamais eu de politique linguistique en Algérie. L’unicité de langue et de religion est une suite logique et évidente de l’unicité de la nation, telle est la logique d’État jacobin. Une politique linguistique ne sert à rien puisqu’on gère les différences, ce qui n’est pas le cas pour l’Algérie dans la conception des décideurs ; une seule langue, une seule identité ! Le problème du berbère qui s’est posé ensuite comme problème identitaire le demeure, malheureusement, jusqu’à maintenant. La non-inscription de tamazight comme constante nationale dans la dernière Constitution l’atteste bien. Avec l’officialisation de cette langue, on s’attendait à ce que les décideurs aient une politique linguistique pour l’intégration progressive de tamazight. Mais malheureusement, pour eux le problème de tamazight est toujours un problème politique, donc identitaire, auquel il faudrait répondre ne serait-ce que pour une réconciliation avec l’histoire si ce n’est pour amadouer les perturbateurs de l’ordre établi. Donc c’est par calculs politiciens que le pouvoir a fini par intégrer tamazight comme langue officielle dans la Constitution. Souvenez-vous qu’au début de l’éveil identitaire, le problème de tamazight était vu par les gouvernants comme une invention de la main étrangère. Ensuite, ils ont fini, quand même, par le reconnaître comme un problème sérieux et réel. Maintenant, avec l’officialisation qui est, en principe, une reconnaissance de l’identité en soi, l’État déplacera-t-il la problématique identitaire de tamazight vers une problématique linguistique qu’il faudrait résoudre d’une manière technique en dehors de toute considération politique ? Autrement dit, le choix entre une langue standard et l’aménagement des variétés, chacune à part, ne se pose pas pour le moment chez les décideurs ! Sinon, comment expliquer qu’un an après son officialisation, aucune décision n’a été prise quant à son aménagement ? Cela donne à penser que ce pouvoir n’est pas dans la planification mais dans la stratégie. Cette dernière consiste en la temporisation. Pourquoi cette temporisation ?  Tout simplement parce que l’espace d’échange linguistique en langues berbères se rétrécit de plus en plus. L’espace scolaire et universitaire ainsi que l’espace d’échange professionnel connus comme cadres de productions sociales les plus importants sont occupés majoritairement par la langue arabe et la langue française. Ainsi ces langues prennent la place des langues berbères progressivement. Donc, cette temporisation joue en défaveur de ces langues ! Mais admettant que le problème de tamazight soit pris comme problème linguistique, l’option d’une langue standard est la mieux indiquée pour les décideurs parce qu’elle est utopique ! Travailler pour un projet d’une langue standard, c’est travailler pour une virtualité et négliger une réalité. Ceci étant, la langue standard ne suscitera pas l’adhésion des berbérophones. C’est dire qu’on fera de la résistance parce que les langues berbères sont prisonnières du système. Alors, on attend, le temps passe, l’impasse est toujours là.

N. C-T.
Enseignant au département de langue et culture amazighes de Tizi Ouzou

Categorie(s): contribution

Auteur(s): Naït Chabane Takfarinas

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