Culture, «Nous sommes en route pour le cimetière des cultures»

Liberte; le Lundi 30 Decembre 2013
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Ameziane Kezzar est un nom très connu dans le monde la culture. Poète de talent, il a écrit pour plusieurs artistes. Parmi eux, Idir, Cheikh Sidi Bémol, Zimu, Belaid Branis… Pour ces interprètes, il a adapté des textes de Raymond Queneau, Boris Vian, Jaques Prévert et pleins d’autres poètes français. Ecrivain aussi, Ameziane Kezzar a écrit d’abord «la Fuite en avant», et il a édité aussi «Aghyul N ganjis», une œuvre qu’il a adapté du français au kabyle. Dans cet entretien, il tranche sur des questions liées à la culture. Il s’exprime sans concession et sans détour.

 

Liberté : Vous avez traduit plusieurs œuvres poétiques et aussi littéraires du français au kabyle, comment choisissez-vous ces œuvres ?

Ameziane Kezzar : Mon choix de traduire ou d'adapter un poème ou un texte littéraire est très simple : je le fais quand le texte me plaît, m'inspire, et me paraît traduisible ou adaptable. Cela dit, il y a plusieurs œuvres que j'aime, mais que je ne peux pas traduire, hélas! Il y en a même que j'ai commencées et que j'ai abandonnées, car je ne suis pas satisfait du résultat. Au départ, je pense que c'est possible, avant de me rendre compte en traduisant, que c'est très difficile, surtout quand l'œuvre est faite de concepts. Alors là, je me sens démuni et je laisse tomber. Attention, je ne dis pas que la langue kabyle ou berbère est incapable de le faire, moi, je suis incapable de rendre en kabyle certaines choses. Quand je réussis à adapter ou à traduire un texte, je le signe, pour ne pas engager la responsabilité de l'auteur du texte d'origine. Toutefois, en adaptant un texte, j'essaye tout de même de ne pas trahir l'atmosphère et l'esprit du texte d'origine. Je m'intéresse beaucoup à l'esthétique du texte d'arrivée, ce qui m'éloigne parfois de l'idée d'origine. Je suis en quelque sorte un adepte des belles infidèles. Je prends la liberté de transporter leur monde vers le mien, mais je ne peux faire cela avec certains poètes, comme Homère par exemple. On ne peut pas adapter Homère, à mon sens, car son texte est aussi "sacré" que les Ecritures des livres monothéistes. Homère ne s'adapte pas comme Prévert ou Brassens. Il se traduit. Quant à la motivation de traduire et d'adapter, en ce qui me concerne, elle n'est dictée ni par le devoir de sauver ce qui reste de la culture kabyle, ni par celui d’un engagement politique quelconque vis-à-vis de cette langue, je le fais par esprit ludique et surtout thérapeutique. Pour moi, la culture kabyle ou berbère, appelez-la comme vous voulez, est bel et bien morte. Cela peut paraître provocateur, je le concède. Nous sommes en route pour le cimetière des cultures, toutefois, nous prenons des chemins détournés pour faire durer la procession funèbre, histoire de nous convaincre que le cadavre peut être ressuscité, par miracle, qui sait, tant qu'il n'est pas encore sous terre.


Raymond Queneau, Boris Vian, Jaques Prévert et plein d'autres écrivains et poètes français constituent "une source" dans l’adaptation. Ils sont issus d'une culture autre que la vôtre, quel est le point commun entre ce qu'ils écrivaient et ce que vous donniez à votre public ?

Les écrivains, que vous venez de citer, ont-ils vraiment une culture française ? Et moi, suis-je vraiment de culture kabyle? A mon avis, nous avons juste des langues différentes. La preuve est que ces écrivains que vous dites français sont adaptables et traduisibles en kabyle. Je dirais plutôt que ces écrivains appartiennent au patrimoine français, mais ils sont de culture universelle, c'est-à-dire que leurs idées n'ont pas de frontières. Leur culture d'expression française partage avec les autres cultures des savoirs et des sentiments liés à l'humain. Les poètes français ressentent les mêmes joies et les mêmes peines que les poètes kabyles, quand bien sûr ces poètes, s'expriment dans le même langage universel et humain, pour parler de la vie, de l'amour, de la mort, de la liberté, etc. Ce sont ces thèmes, dit universels, ce que l'humanité a en partage, qui font les grandes littératures, non pas les idées religieuses, les dires des saints locaux et les traditions passéistes. “Rien de qui est humain ne m’est étranger” faisait dire Térence à un de ses personnages. Les cultures meurent chaque jour, mais contrairement à la nôtre, les autres sont créatives, laissent la place à la nouveauté. Traduire et adapter, c'est donc transporter un monde, qu'on croit étranger, vers le sien. Je n'ai jamais considéré Queneau comme un écrivain français, il est né en France certes, mais il est aussi de culture kabyle comme moi je peux être de culture française. Et c'est le cas de tous ceux qui écrivent et qui pratiquent des activités artistiques. Seule la langue leur dresse des frontières, mais pas l'imagination. Après, il y a la façon dont les sociétés et les Etats préservent et font la promotion de la culture. En France, on est dans la conquête culturelle, en Kabylie, on est dans la résistance culturelle. La première se réinvente quotidiennement avec l'apport des autres cultures, elle le fait pour conquérir des espaces économiques et culturels, et la seconde se protège en s'enfermant dans du vieux et du traditionnel. Cela s'explique bien entendu par l'Histoire des deux sociétés, l'une, libérée depuis des siècles,  a pu dépasser sa tradition  et son nationalisme; puis l'autre, qui est encore sous domination, et ceux qui la dominent l'empêchent d'aller vers l'universel. La littérature kabyle dépend de la liberté qu’on lui accorde ou qu’elle prend. Seule la politique pourra la sortir de son carcan. A la chute politique d'Athènes, tout a disparu, ni les philosophes, ni les poètes, ni les écrivains n'ont pu sauver la culture  grecque. Tout leur système culturel s'est effondré, et est devenu la propriété du nouveau dominant, en l'occurrence, Rome. Voilà pourquoi je vous ai dit tout à l'heure que la culture kabyle est morte, et que sur le chemin du cimetière, nous poussons le chant avec le cygne.  Nous écrivons en kabyle, mais sommes-nous pour autant propriétaires de nos œuvres ? L'Etat qui en tire bénéfice les reconnaît-il ? C'est dans ce sens que je vous ai dit que nous sommes en train de momifier un cadavre.


C'est une littérature complètement étrangère à l'école algérienne. Cette dernière est restée figée dans sa mission de former des "citoyens"' respectueux de l'ordre établi et imposé. Comment peut-on contourner cette "orientation" de l'école à travers ce genre de travaux ?

Pour commencer, l'objectif de l'école algérienne est loin d'être celui de la formation du citoyen, mais plutôt du croyant, loin de la culture universelle. L'école algérienne nous a privés de tous les savoirs, notamment de l'âge classique athénien et de la renaissance italienne. Sans ces deux écoles, il n’y a pas de culture universelle, ni de culture humaniste possible. Tout l'Occident a bâti sa civilisation actuelle sur la culture gréco-romaine. Au Moyen-âge, en Europe, période ravagée par les maladies et les épidémies, le discours religieux ambiant, n'avait comme réponse que la fin du monde, heureusement que les artistes et les savants italiens ont refusé cette fatalité et se sont tournés vers l'antiquité gréco-romaine pour faire renaître l'homme des cendres de l'apocalypse annoncée. L'école algérienne en est là. Depuis qu'elle est ouverte, elle a tout détruit, jusqu'à la chaîne de transmission des savoirs agricoles et artisanaux. Moi, je crois que tout ce que nous produisons n'a aucun effet ni sur la société ni sur l'école. L'école est soutenue par un Etat qui a beaucoup d'argent, et elle fait de la contre culture, au point de faire de nos enfants des schizophrènes. On leur traduit des œuvres laïques pendant que l'école leur enseigne le discours religieux. Il n’y a donc rien à faire. Et pour comprendre ce genre de situation, je vous renvoie au livre du philosophe Jean-Claude Michéa L'enseignement de l'Ignorance.  Et puis c'est se mentir que de se dire qu'un texte kabyle peut changer l'orientation de l'école algérienne. Le texte kabyle est lu en marge de l'école et il n'a aucune répercussion sur l'écolier, même kabyle. J'ai vu des enfants d'Azazga parler l'autre jour sur Tamazight 4, ils étaient incapables de formuler une phrase correcte en kabyle.


Vous avez écrit pour plusieurs artistes dont Idir, Cheikh Sidi Bémol, Mohand Ouali, Zimu, Afalu, Belaid Abranis... Vous avez abordé des sujets jusque-là tabous dans la société. Ceci dit, vous avez d'un côté intellectualisé le texte et au même temps révolutionné le message. Est-il vraiment facile de distiller ces messages pour une société comme la nôtre ?

Honnêtement, je ne me soucie guère de ce genre de problème. J'écris à ma façon, et libre aux gens de faire la démarche pour comprendre ou pas. Je ne suis investi d'aucune mission particulière. D'ailleurs, même si les gens comprennent, ce que j'espère car je ne doute pas de leur intelligence, qu'est-ce qu'une chanson changera ? Rien. Si les chansons changeaient quelque chose, cela se saurait. Que voulez-vous dire de plus qu'Idir, Imazighen Imoula, Matoub, Aït Menguellet et beaucoup d'autres. Ils ont tout dit et de la plus belle des manières. Qu'ai-je à rajouter à cela ? Je crois que le problème est ailleurs. Nous sommes atteints d'un mal profond, presque incurable, et nous soignons la grippe avec des petites recettes. Cela calme la douleur un moment, mais ne guérit pas. Aux grands maux, il faut des grands remèdes. La chanson engagée nous a certes permis de rester éveillés, mais jusqu'à quand. Je te le dis honnêtement, une société qui attend son salut de la chanson, cela me fait très peur.


Vous vivez à Paris, et vous évoquez dans plusieurs de vos sorties la littérature gréco-romaine. Que représente pour vous la ville des Lumières et qu'elle similitude peut-il y avoir entre la littérature kabyle qui n'est pas une proprement dite et celle gréco-romaine?

Commençons d'abord par Paris, ville des Lumières comme vous dites. Effectivement, j'y vis, comme la plupart des gens, dans l'anonymat. La ville est si grande que personne ne va à sa conquête sans y laisser des plumes. Une ville si riche que la certitude n'a pas droit de cité. Mais la ville de Paris n'est-elle pas le produit de la civilisation gréco-romaine,  par son architecture, son organisation, ses institutions ? Tout nous rappelle l’Athènes ancienne et la Rome antique. Les Lumières sont les conséquences de la Renaissance et de la civilisation grecque ancienne. Tout est bâti sur ce modèle.  Et c'est le cas de toutes les  grandes villes et de toutes les démocraties occidentales. La culture gréco-romaine est une condition sine qua non pour l'avènement d'une démocratie et d'une république de droits. N'est-ce pas Athènes qui a inventé la république et la démocratie ? L'influence de la culture gréco-romaine est quotidienne dans le monde occidental, même leurs langues sont d'ossature gréco-romaine. De plus faire une place à ces textes et ces mythes qui sont pris dans un temps donné mais qui ont une vérité et une résonnance pour tous les hommes, au delà du temps et de l’espace, c’est nous ouvrir un horizon bien plus vaste que celui qu’enserrent nos montagnes et nos collines. C'est un peu l'objectif de notre association Mare Nostrum Arcadia. Nous essayons, mon ami Mohand Lounaci, professeur de latin et de grec ancien, et moi de traduire certains textes dans l'esprit de ce que les traducteurs européens ont fait, il y a quelques siècles, afin d'enrichir leur langue et culture. Quant à la comparaison que nous faisons entre les deux cultures gréco-romaine et kabyle, nous la faisons au niveau des mythes et des rites religieux païens, pas au niveau littéraire. La Grèce, au Vème siècle, avec la laïcisation de la langue, a déjà constitué son système littéraire, quant à la société kabyle, elle fonctionne encore oralement, elle n'a pas de système littéraire autonome, elle véhicule juste une espèce de sagesse traditionnelle, par différents modes d'expression, comme les proverbes, les chants anciens, les énigmes, les contes et quelques fables. Nous ne comparons donc pas deux systèmes littéraires, nous comparons deux cultures, deux traditions méditerranéennes qui se ressemblent parfois beaucoup, afin de faciliter l'introduction des cultures anciennes dans le kabyle, puis faciliter aussi le retour aux sources méditerranéennes. Nous faisons donc ce que les Européens ont fait depuis la Renaissance nous essayons de renouer là où le fil culturel a été coupé, là où nos ancêtres ont abandonné la culture gréco-romaine. Cette école qui jadis a donné Apulée, Térence, Saint Augustin et beaucoup d'autres. L'école française a tenté de réintroduire tout cela, ce qui a donné des Mammeri, Kateb Yacine, Issiakhem, Feraoun, Boulifa, Djaout, les Amrouches, ainsi que nos grands artistes et chanteurs. Mais depuis l'indépendance, c'est le retour au Moyen-âge, c'est le retour à la prédication de la fin du monde.


Vous êtes sans doute sur plusieurs projets, peut-on avoir un aperçu sur cela ?

Oui, dans le cadre de Mare Nostrum Arcadia, (http://marenostrumarcadia.org) nous comptons éditer certaines traductions dont "Aphorismes de Nietzsche"; "La servitude volontaire" de La Béotie; "Sur le rire et la folie" d'Hippocrate; "Les Caractères" de Théophraste. Puis en français "Anzar, dieu méditerranéen"; "Timecret, fête païenne." en attendant d'autres projets, dont les chants païens, traductions des hymnes homériques, que nous comptons enregistrer avec certains artistes.

 
M. M.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Rédaction nationale

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