le Proffesseur F. Gachi, oncologue pédiatrique au CPMC, “Des enfants meurent par manque de lits”

Liberte; le Mardi 9 Octobre 2018
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Les retards d’hospitalisation impactent fatalement le pronostic vital des enfants. Une leucémie, un lymphome ou un rhabdomyosarcome constituent des urgences médicales. Pourtant…

Au deuxième étage du Centre Pierre-et-Marie-Curie, le hall ne désemplit pas en cette matinée de fin du mois de septembre. Des enfants courent dans tous les sens. Les parents peinent à trouver une place assise sur les deux bancs accolés à la rambarde. Les locaux réservés aux consultations en oncologie pédiatrique sont si exigus que les médecins et les paramédicaux éprouvent des difficultés à se mouvoir entre les bureaux et les armoires dans lesquelles s’entassent les dossiers médicaux. Dans la partie hospitalisation, la situation est pire.
“Depuis plusieurs années, nous n’avons eu aucune amélioration de la prise en charge des enfants atteints de cancers”, relève immédiatement le professeur Fatiha Gachi, chef de service. “Nous recevons des malades de tout le pays. Nous ne pouvons pas refuser de les soigner. Mais à Alger, nous n’avons pas suffisamment de lits  par rapport au nombre de malades”, poursuit-elle, mettant le doigt sur la contrainte majeure à laquelle elle et son équipe sont confrontées.
L’unité dispose de 7 lits d’hospitalisation et de 5 places à l’hôpital de jour pour une demande importante, soit un flux de 20 à 30 malades par jour. “L’épidémiologie a changé. Avant, dans les services de pédiatrie, nous recevions des cas d’infection, de rhumatisme articulaire aigu, de déshydratation, de malnutrition… Actuellement, 80% des lits sont occupés par des enfants avec un cancer”, explique notre interlocutrice. Elle soutient qu’avec 20 lits d’hospitalisation supplémentaires et 15 lits d’hôpital de jour, le service fonctionnera dans une relative normalité. C’est possible, mais pas évident. Dans l’unité qu’elle gère, 2 à 3 patients occupent régulièrement un seul lit, un malade est placé sur une chaise, l’autre est laissé dans les bras de sa maman. Des enfants en bas âge, en pleurs, sont mis dans la même salle que des adolescents souffrant de tumeurs cérébrales, et conséquemment de migraines quasi permanentes. L’encombrement de la chambre rend les va-et-vient de l’infirmière ardus. “C’est une situation insupportable autant pour nous que pour les malades et leurs parents. Chaque année, on se dit que ça va aller mieux. Malheureusement, ça empire”, peste la praticienne. Elle évoque avec une grande amertume l’errance des parents qui viennent d’apprendre que leur gosse est atteint d’un cancer. Trouver une place d’hospitalisation relève de l’exploit. “La semaine dernière, 10 cas de leucémie aiguë et de cancers solides, venus de Biskra et d’Aïn Defla, ont longtemps tourné dans les hôpitaux à la recherche de lits. On leur a dit d’attendre qu’un patient sorte en permission deux ou trois jours pour les admettre”, témoigne-t-elle. Les retards d’hospitalisation impactent fatalement le pronostic vital des enfants. Une leucémie, un lymphome ou un rhabdomyosarcome constituent des urgences médicales. “Des enfants sont morts car ils n’ont pas été hospitalisés à temps. Les parents se sont échinés à chercher un lit. Le temps de le trouver, c’était trop tard.” Le séjour dans l’établissement sanitaire dépend de la nature de la tumeur et de son évolution. Il s’étale sur 20 jours à deux mois quand des complications surviennent. Pour les tumeurs solides, le turn-over est plus rapide, 4 à
5 jours. Le manque de places dans les services d’oncologie pédiatrique retarde le diagnostic et, par là même, l’entame du traitement. “La tumeur est déjà énorme au moment de la consultation, et avec des métastases. On suit autant que possible les protocoles de la société internationale d’oncologie pédiatrique. Mais nous avons trop de contraintes. Le pronostic est généralement mauvais. Nous ne pouvons pas obtenir les mêmes résultats qu’en Europe”, regrette le professeur Gachi. Elle affirme que le taux de mortalité avoisine les 40%. Pourtant, les cancers pédiatriques sont guérissables, dans l’absolu. Les nouveaux centres anticancéreux (CAC) sont équipés pour l’hospitalisation de jour et accessoirement la radiothérapie. “Cela suffit peut-être pour soigner le cancer chez l’adulte, mais pas les enfants, car ils sont souvent sujets à des complications qui nécessitent une hospitalisation”, relance notre interlocutrice. À la contrainte de l’indisponibilité des lits se greffent les difficultés à obtenir des rendez-vous de radiothérapie dans les délais requis. “Les enfants ne sont pas prioritaires pour la radiothérapie. Aucun effort n’est fait dans ce sens. Ils sont mis dans le flux des adultes, à l’exception de l’hôpital d’Aïn Naâdja, qui prennent les enfants de moins de 5 ans. L’attente du RDV est de 2 à 3 mois”, témoigne l’oncologue, qui dit avoir alerté la tutelle sur les aléas de la prise en charge des patients de moins de 16 ans, mais sans écho.

Souhila H.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Hammadi Souhila

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