Nouria Benghabrit, ministre de l’Éducation nationale, à “Liberté”, “Tamazight a besoin d’une ressource humaine formée et compétente”

Liberte; le Lundi 26 Fevrier 2018
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La ministre de l’Éducation nationale fait, dans cet entretien, le point sur la situation de l’enseignement de tamazight depuis son introduction à l’école. Elle aborde cet enseignement du point de vue des efforts consentis par les pouvoirs publics.

Liberté : Près de 23 ans après l’introduction de tamazight à l’école algérienne, quelle évaluation faites-vous de l’enseignement de cette langue ?
Nouria Benghabrit : L’évaluation que j’en fais est plutôt positive, aussi bien sur le plan quantitatif que qualitatif. Je peux vous dire que des efforts considérables ont été consentis dans le sens d’un déploiement important de cet enseignement. L’enseignement de tamazight a débuté, dans le secteur de l’éducation, dès la rentrée 1995-1996. Des classes ont été, alors, ouvertes en 9e AF et en 3e AS, avec un effectif élèves de 37 700, encadrés par 233 enseignants. Aujourd’hui, 343 656 élèves suivent cet enseignement, dans les trois cycles. Ils sont encadrés par 2 772 enseignants. L’évolution de l’enseignement de tamazight a connu un bond considérable.
Ce déploiement a été accompagné par des mesures de type qualitatif. Après la mise en place de programmes d’enseignement dans l’esprit des principes énoncés dans la loi d’orientation sur l’éducation nationale, elle-même inspirée du programme de Son Excellence Monsieur le Président de la République où les dimensions liées à l’algérianité avaient une part prépondérante, l’effort du ministère de l’Éducation nationale a été de mettre à la disposition des apprenants des manuels pour chaque niveau, de la 4e année primaire à la fin du cycle secondaire, avec les trois graphies.
Cet effort a été suivi par une autre batterie de mesures portant sur les contenus d’apprentissage devant traduire la réalité algérienne au plan géographique, historique, social… Ainsi, nous retrouvons dans les manuels scolaires, aujourd’hui, des noms à résonance amazighe et des personnalités emblématique de l’histoire et de la culture amazighes à l’instar de Massinissa, Idir, Youghourta, Tanina, Kahina… Et dans le cadre de la solidarité gouvernementale et institutionnelle, une convention a été signée avec le ministère de la Culture et le Haut-Commissariat à l’amazighité afin de mettre en place des anthologies littéraires scolaires de langue amazighe. Ce travail a porté sur le choix minutieux de textes représentatifs des productions en tamazight, tous genres confondus : roman, nouvelle, conte, poésie, théâtre… Toutes périodes considérées, tous caractères graphiques confondus et toutes variantes représentées : kabyle, chaoui, targui, zénète… Le ministère de l’Éducation nationale a, en effet, élaboré six anthologies dont deux en tamazight, correspondant aux deux cycles obligatoire (primaire et moyen) et secondaire.
Ces anthologies (Tome 1) comprennent des extraits de textes d’Apulée, Cheikh Abou Youcef Tefeich, Si Mohand Oumhand, Brahim Tazaghart, Amar Mezdad, Abdelkader Meksa… Cet effort de mise en valeur du patrimoine et de la culture amazighs s’est poursuivi par la traduction en arabe d’ouvrages d’auteurs comme Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun … Il convient de signaler qu’outre l’enseignement de tamazight proprement dit, les autres disciplines enseignées prennent, également, en charge la diffusion de la culture et le patrimoine amazighs au même titre que les activités périscolaires que nous développons de plus en plus : célébration du centenaire de la naissance de Mouloud Mammeri par des activités pédagogiques, célébration de Yennayer (depuis 2015), lancement du prix Aqlam Biladi  (2018) afin d’encourager l’écriture créative à partir de la lecture d’ouvrages littéraires algériens dans ses différentes expressions linguistiques. Ces mesures à caractère pédagogique ont été suivies par d’autres d’ordre didactique à l’exemple de la formation des inspecteurs et des concepteurs de manuels pour une meilleure prise en charge de l’apprentissage de la langue amazighe, avec une centration sur le patrimoine culturel. Dans le cadre de la remédiation pédagogique, des portfolios ont été conçus et élaborés avec nos partenaires du HCA, à partir d’erreurs récurrentes commises par les candidats aux examens nationaux. Ce travail, minutieux et long, permettra de mieux accompagner l’enseignant dans la prise en charge des difficultés d’apprentissage rencontrées par l’apprenant de tamazight.

Si cet enseignement a enregistré une avancée en nombre de wilayas où il est prodigué, il reste toutefois insignifiant au vu du nombre d’apprenants. Comment comptez-vous y remédier et dans quels délais ?
Permettez-moi de vous dire que je ne suis pas tout à fait d’accord. Les chiffres disent le contraire. Le nombre d’élèves suivant cet enseignement a été multiplié par près de 10 depuis 1995/1996 et le nombre des enseignants qui les encadrent a été, quant à lui, multiplié par 12. Entre 2014/2015 et 2017/2018, nous enregistrons un accroissement de 91 570 élèves, avec un accroissement de la couverture géographique de plus de 300%. Pour ne retenir que les quatre dernières années scolaires, nous sommes passés de 11 wilayas dispensant cet enseignement, en 2014/2015, à 38 cette année 2017/2018. Et notre objectif est de généraliser cet enseignement à l’ensemble des 48 wilayas du pays à partir de l’année prochaine 2018/2019, avec un renforcement dans les wilayas qui dispensent déjà cet enseignement c’est-à-dire étendre l’enseignement à d’autres établissements scolaires. Il y a lieu de souligner, également, que des divisions pédagogiques sont créées à la simple demande des parents, abstraction faite des exigences de la carte scolaire. Les conditions techniques, pédagogiques et didactiques pour sa généralisation et son épanouissement ont une meilleure visibilité actuellement, à la faveur de deux décennies de conception, réalisation, évaluation de toutes les opérations de didactisation de cette langue (programmes d’études, manuels scolaires et autres supports didactiques). Nous sommes dans une dynamique de montée en puissance intéressante.
Comme toute matière enseignée en Algérie, elle est soumise à des critères indiscutables de qualification académique pour la qualité de sa prestation : être titulaire d’une licence ou d’un master, avec le passage d’un concours, sauf pour les sortants des ENS. Vous avez raison, il s’agit d’assurer actuellement, à cet enseignement, à la faveur de sa constitutionnalisation en tant que langue officielle, la dimension nationale qui lui sied, et c’est ce que nous sommes en train de faire, aujourd’hui.

Les enseignants de tamazight se plaignent du manque de moyens, mais également de l’insuffisance de postes à pourvoir dans les établissements scolaires. Comment comptez-vous répondre à cette préoccupation ?
Il n’y a pas de problèmes de postes budgétaires pour tamazight. C’est la seule matière où les postes budgétaires sont des postes ouverts. Et permettez-moi de rappeler qu’en dépit de la conjoncture particulière que vit le pays, plus de 300 postes budgétaires ont été accordés au MEN dans le cadre de la rentrée scolaire 2018/2019. En fait, ce dont a besoin tamazight, c’est surtout des ressources humaines formées, dotées de compétences et d’un professionnalisme à même d’assurer à cette langue la pérennité voulue par la communauté nationale. Des moyens intellectuels et didactiques, résultant d’un travail permanent et continu, sont mis progressivement à la disposition des personnels de l’éducation, toutes langues confondues. Elles sont centrées sur la mise en valeur et la promotion de la littérature en tamazight et dans les autres langues, au travers de choix minutieux de textes représentatifs des productions fictionnelles en tamazight : tous genres confondus (roman, nouvelle, conte, poésie, théâtre, etc.); toutes périodes considérées et caractères graphiques souhaités; toutes variétés représentées : kabyle, chaoui, targui, zénète, mozabite… Sur la base des recommandations des deux conférences nationales sur l’évaluation à mi-parcours de la réforme de l’école, le MEN vient d’élaborer et éditer un ouvrage : L’école algérienne : les défis de la qualité. Cadrage stratégique : 2016-2030.  Il est mentionné les actions structurantes, de faits et non de discours, à travers ce qui suit : la création d’un socle commun des références des œuvres littéraires algériennes (une liste nationale des œuvres littéraires), la mise en place de parcours de lectures d’auteurs algériens, la création d’anthologies scolaires de la littérature algérienne, l’exploitation du patrimoine culturel en arabe et en tamazight, la définition d’un pourcentage d’auteurs algériens dans les cahiers des charges pour l’élaboration des manuels scolaires, le renforcement de l’interaction langue-culture à partir des œuvres littéraires algériennes dans toutes les langues : arabe, tamazight et ses variétés ainsi qu’en français, anglais, italien…
Nous avons eu l’occasion de présenter lors du XXIe Salon international du livre d’Alger les anthologies littéraires algériennes scolaires, au nombre de six, dont deux en langue amazighe, pour le cycle fondamental et le cycle primaire. Les thèmes des anthologies, quelle que soit la langue, ont un rapport avec la culture et langue amazighes : touareg, chaoui, kabyle, mozabite… avec des extraits de textes de plusieurs auteurs, et aussi des traductions en arabe de Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Frantz Fanon et autres, dans les nouveaux manuels d’arabe du cycle moyen. Et nous venons de lancer, officiellement, à partir de Aïn El-Hammam, dans la wilaya de Tizi Ouzou, le 2 février 2018, le prix national scolaire “Aqlâm bilâdî” (“Plumes de mon pays”), dans les trois langues : arabe, tamazight, français, en direction des 9 millions d’élèves. Les performances en lecture/écriture reposent justement sur les références au patrimoine littéraire algérien dans la pluralité de ses parcours historiques et expressions linguistiques. Nous ne sommes plus au niveau du constat, comme vous le remarquez. Le recadrage sur l’Algérie : son unité nationale et son intégrité territoriale, ses langues, ses cultures, son patrimoine religieux et spirituel, est au cœur des dispositifs pédagogiques actuels.
Les préoccupations comme vous le signalez dans votre question ne sont pas circonscrites à un cycle ou à une matière : les contenus d’enseignement ont un caractère national républicain intangible.

Le caractère facultatif de l’enseignement de tamazight est perçu comme un obstacle à sa généralisation. Selon vous, doit-on continuer sur cette voie ?
La réponse n’est pas tant le caractère facultatif ou obligatoire de tamazight, puisque la question est tranchée par la Constitution. Ce qui doit nous préoccuper, ce sont les conditions optimales qu’il faut pour assurer une généralisation “réussie” de tamazight. La généralisation de tamazight a été aussi une des recommandations de deux conférences nationales en 2014 et 2015.
L’évolution spectaculaire citée plus haut depuis 2014 en est une des illustrations souhaitées et réalisées par la communauté éducative. Quant à la mise en place de nouvelles dispositions pédagogiques dans le secteur de l’éducation, elle obéit à des mécanismes institutionnels dont il faut assurer la cohérence technique à la fois horizontale et verticale avec le cadre intégrateur pédagogique national. À cet effet, plusieurs logiques seront mises progressivement en place, à savoir, entre autres, et pas des moindres : la logique pédagogique avec des dispositions structurelles scientifiques dont l’importance en termes matériels et immatériels est déterminante, et cela, pour deux raisons : 1°/ la consolidation de la didactique de tamazight pour les natifs amazighophones, dans toutes ses variétés, conformément aux dispositions constitutionnelles (article 4) ; - 2°/ la mise en place d’une didactique de tamazight pour les non-natifs amazighophones, dans toutes ses variétés, conformément aussi aux mêmes dispositions constitutionnelles.
La grande majorité des élèves algériens est non amazighophone. La didactique de tamazight pour les non-amazighophones est un domaine encore vierge sur le plan scientifique et didactique. L’application de la même démarche didactique pour les deux publics est impensable, car suicidaire, et cela, pour deux raisons : il risque de créer un sentiment d’iniquité entre les élèves quant à leur évaluation certificative, en raison de la différence de maîtrise des compétences de cette langue. Il peut également engendrer un sentiment de rejet des élèves eu égard à sa non-préparation sur le plan méthodologique et didactique : programmes, manuels, méthodes non adaptées à un public non amazighophone. Les instruments théoriques, méthodologiques et didactiques vont se déployer progressivement dans les documents de référence officielle que sont, dans l’ordre d’édition et d’application, par les instances, structures et personnels du MEN : conseil national des programmes, groupes spécialisés disciplinaires, INRE, ONPS, Inspection générale de la pédagogie, établissements, enseignants ; et ceci, par variété linguistique, par cycle, par palier, par année. Seuls les travaux scientifiques relevant des sciences du langage et de la didactique des langues (maternelles et non maternelles) peuvent nous aiguiller vers une conception et application méthodiques des dispositions constitutionnelles.
Les finalités d’un système scolaire, ses publics, ses objectifs pédagogiques et ses déclinaisons par cycle et par année n’ont rien à voir avec les cristallisations politiques et idéologiques, aussi bruyantes soient-elles. Le temps scolaire est un temps long, il a son rythme et son éthique, ses exigences et ses modalités d’évaluation, ses paramètres nationaux et ses standards professionnels internationaux. L’approximation, la navigation à vue, le volontarisme ne sont pas des termes usités dans le discours pédagogique. Et là, vous comprendrez aisément toute l’importance stratégique de l’Académie algérienne de la langue amazighe.

Le MEN, en sa qualité de secteur utilisateur de la langue amazighe, à l’instar des autres secteurs de l’activité nationale, compte beaucoup sur cette institution nationale. Elle aura en ce qui concerne le secteur de l’éducation à traiter les questions relevant de la normalisation linguistique des différentes variétés en usage sur le territoire national, la constitution d’un dictionnaire de référence ainsi que les types de graphie…
Nous sommes au niveau du gouvernement et du MEN moins dans le déclaratif que dans la conception et élaboration des instruments de mise en œuvre de l’article 4 de la Constitution.

M. M.

Categorie(s): dossier

Auteur(s): Mohamed Mouloudj

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