PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES, Karim Sergaoua ou la quête de l’éphémère

Liberte; le Jeudi 6 Decembre 2018
150944

Karim Sergaoua, 58 ans, arrive souvent là où on ne l’attend pas. Plasticien, performer et pédagogue anticonformiste, il enseigne à l’École des beaux-arts d’Alger depuis 1989. Il à son actif plus d’une trentaine d’expositions collectives et individuelles et autant de performances, un art qu’il privilégie. Scénographie, théâtre, arts plastiques, Karim Sargaoua fait oublier les frontières et les lignes du temps. Il a côtoyé et travaillé avec de grands noms de l’ancienne génération, mais reste proche des jeunes avec lesquels il multiplie les projets et les workshops. Ses dernières œuvres seront exposées à la galerie Espaco, du 8 décembre au 8 janvier 2019. Rencontre avec un plasticien en perpétuelle quête de ces instants de poésie qui permettent à l’art de survivre.

“J’ai cessé de prendre en photo les moments importants, que ce soit des expositions, des personnes ou des rencontres que je m’étais habitué longtemps à immortaliser.” Karim Sergaoua, 58 ans, a revu depuis peu sa présence sur la ligne du temps. “Mon aspiration actuelle est de consommer, savourer et vivre jalousement l’instant”, confie-t-il. Une trace de dépit se laisse voir sur un visage qu’un sourire franc ne quitte que rarement. “Je ne veux plus vivre dans le passé, le ressasser, ni même immortaliser le présent”, confie-t-il encore avec cette spontanéité qui l’habite. Le passé et le futur semblent désormais se confondre pour l’homme qui a eu, en quatre décennies, à vivre des expériences artistiques et culturelles d’une intensité rare. Karim Sargaoua, plasticien, enseignant à l’École des beaux-arts d’Alger depuis 1989, a à son actif plus d’une trentaine d’expositions collectives et individuelles et autant de performances, un art qu’il privilégie. “Ma première performance remonte à 1989”, précise-t-il, année à laquelle il décroche son second diplôme de l’École nationale des beaux- arts d’Alger en peinture, après celui obtenu en communication visuelle, en 1985. De son parcours de plasticien ou encore d’enseignant à l’École des beaux-arts d’Alger et celle des beaux-arts de Tipasa qui aura duré plus de 20 ans et qui se poursuit encore, Karim a su varier les formes d’expression, commençant dès son jeune âge par le théâtre pour lequel il recevra des années plus tard des distinctions, Prix de la meilleure interprétation masculine, remis successivement des mains de Kateb Yacine, puis de Mustapha Kateb. Il s’est largement fait connaître pour ses talents de plasticien. Le quatrième art est pourtant le terrain de jeu favori de Karim.

Liberté et expérimentation
“J’avais 13 ans quand j’ai commencé à faire du théâtre. Certes, j’ai toujours eu des aptitudes dans le dessin quand j’étais enfant, mais le théâtre a été la première forme d’art dans laquelle je suis entré.” Sergaoua a cumulé 13 années de théâtre durant son parcours scolaire, il a continué à en pratiquer durant 8 ans, en tant qu’amateur, et il s’y est consacré durant 5 années en professionnel, avec un diplôme délivré par un conservatoire de la capitale. Mais l’homme n’aime pas s’enfermer dans une forme ou dans une démarche unique. Avide de liberté et d’expérimentation, il a exploré dans le même temps la scène dans toutes ses possibilités, allant de la musique aux arts plastiques.
Raison pour laquelle l’art de la performance le capte très tôt, puisqu’il y injecte ses visions de metteur en scène et de scénographe et cette volonté pugnace de vivre pleinement l’instant en cultivant l’éphémère que permet la performance. S’y ajoute la volonté de défendre une vision de l’humanité, de la vie. Souvent, les actions expérimentales, les performances et les workshops défendus par Karim soutiennent des causes (défense des droits de l’homme, lutte contre le sida entre autres) ou bien destinés aux populations vulnérables (victimes de terrorisme, enfants malades et minorités). Insaisissable, Sargaoua est en perpétuel mouvement. Sa carrière artistique particulièrement prolifique est difficile à résumer, tant il a multiplié les collaborations et les projets. Il a côtoyé des artistes nationaux et internationaux de plusieurs générations. De Denise Martinez à Manu Chao, Pavarotti, Bono de U2 ou encore Césaria Evora qu’il a eu à recevoir dans ses Ateliers à Alger. Karim n’en reste pas moins proche de la jeune génération qu’il booste et accompagne dans divers projets. Vorace et vigoureux, il continue de se renouveler et de se projeter sur des lignes qui s’enchevêtrent et fusionnent. Sa prochaine exposition intitulée “7 Houmates” rassemble des créations, où il multiplie les matières et les supports, allant de la toile, à la céramique, au bois… Ces œuvres seront justement exposées à la galerie Espaco, du 8 décembre 2018 au 8 janvier 2019.  

Du théâtre à la performance
Très jeune, à ses tout débuts sur les planches, Karim se découvre une fascination pour le théâtre et la performance. La scénographie et la mise en scène deviennent ainsi un leitmotiv pour l’artiste.
“Je n’aime pas être défini comme un artiste, je préfère dire que je suis plasticien dans la vision contemporaine parce que cela englobe un champ de possibilités, de vie et de création tellement vaste”, soutient Karim qui pense que le statut d’artiste a été dévoyé. “Je refuse d’être présenté ou de me définir comme un artiste tout simplement parce que ça n’existe plus.”
“Pour être artiste, il faut d’abord vivre dans un cadre où la poésie est possible, où l’industrie culturelle marche, où un état d’esprit puisse exister socialement pour qu’une personne qui soit dans une démarche créative puisse vivre des instants de poésie que nous ne pouvons pas vivre actuellement”, regrette-t-il.
Pourtant, la vie de Karim Sergaoua semble pleine de cette poésie et de ces instants arrachés à la platitude de la réalité.
ans ces anecdotes qu’il raconte, de ses débuts dans le théâtre, aux workshops qu’il anime souvent pour initier et former la jeune génération, la quête de ces instants de poésie si précieux est vite perceptible, faisant de lui “un désenchanté qui n’abdique pas” comme l’a si bien qualifié l’universitaire et docteur en sociologie culturelle, Benamar Mediene, dans un texte qu’il lui a consacré.

F. B.

Categorie(s): À visage découvert

Auteur(s): Fella Bouredji

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..