Régression de la société, statu quo et crise de valeurs et de concepts, Le rôle de l’élite en question

Liberte; le Samedi 9 Juin 2018
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Si, globalement, tous s’accordent à dire que le régime politique, réfractaire et hostile à tout changement, porte l’entière responsabilité de cette situation, l’élite, de son côté, n’est pas exempte de reproches.

Le constat est aujourd’hui largement partagé : l’Algérie traverse sans aucun doute la période la plus critique de son histoire indépendante. Une période marquée essentiellement par un statu quo mortifère au plan politique, une paralysie économique, une régression des valeurs, une corruption généralisée et une crise morale sans précédent. Mais si, globalement, tous s’accorde à dire que le régime politique, réfractaire et hostile à tout changement, porte l’entière responsabilité de cette situation, l’élite, de son côté, n’est pas exempte de reproches. Pourquoi ne joue-t-elle pas un rôle déterminant dans l’action politique et la dynamique sociale ? Peut-on la qualifier d’élite lorsqu’elle s’avère incapable d’encadrer la société ? Quels sont les mécanismes possibles pour la construction de la relation élites-société et politique ? Ce sont là, entre autres, quelques questions soumises à débat lors d’une conférence-débat organisée, jeudi soir, au siège de l’UFDS, à Alger, par l’académie de “demain pour la recherche et la prospective”, un centre indépendant consacré à la réflexion et à la recherche sur des sujets divers concernant l’Algérie. Diplomate accompli, ex-ambassadeur et ex-ministre, Abdelaziz Rahabi soutient d’emblée que “l’élite ne se trouve pas seulement dans l’opposition, mais existe également au sein de l’État”. “Reste qu’elle agit dans le cadre de l’administration”, dit-il. Selon lui, l’élite algérienne souffre d’un problème de considération au sein de la société. “Toute l’élite se sent marginalisée à cause du régime.” “On ne peut pas poser la problématique de l’élite sans poser celle de la nature du régime en place”, souligne-t-il. “Sinon, cela restera un débat académique.” Abdelaziz Rahabi cite le cas, par exemple, de cette élite établie à l’étranger, mais qui peine à se positionner sur bien des questions de peur d’être stigmatisée, redoutant que ses éventuels positions soient interprétées comme un soutien au régime. Ajoutez à cela le problème de concepts. “Il y a un problème de concepts (…) L’élite a une responsabilité dans le discours sur la femme, la place de la région dans la société, etc.” Ancien député, ex-chef de cabinet du défunt Abdelhamid Mehri et directeur de l’Institut des études politiques durant les années 80, Mokhtar Mezrag estime, pour sa part, que le “rôle de l’élite en Algérie a gravement reculé”. “L’élite a accepté d’abandonner ses valeurs, le pouvoir l’ayant compris a pu acheter les consciences. Après la décennie noire, le régime s’est créé sa ‘propre élite’, et aujourd’hui, le professeur d’université s’est transformé en fonctionnaire”, déplore-t-il. Selon lui, trois valeurs fondamentales ont été perdues par les Algériens : la “religion” du travail, le temps et le savoir. “Le travail n’est plus une valeur. On ne travaille pas, on se rend au travail. Le temps n’est plus une valeur sociale, alors que celui qui perd son temps perd sa vie. Tout comme le savoir qui n’est plus perçu comme un facteur de réussite.” Très critique à propos des opportunités perdues par le pays depuis 1999 pour construire une “autre Algérie”, Mokhtar Mezrag, qui rappelle au passage le rôle de l’élite dans le recouvrement de la souveraineté nationale, incombe aujourd’hui la responsabilité à “plusieurs”. “Nous sommes tous responsables, intellectuels, enseignants, hommes de culture...” “L’autoritarisme provient du renoncement des citoyens à leurs droits”, soutient-il. “Pour que ça change, il faut que les intellectuels prennent leurs responsabilités”, martèle-t-il. “Il faut que les choses changent”, dit-il, non sans observer que c’est l’école qui structure la société. Si le sociologue Zoubir Arous observe que “l’enseignant universitaire est devenu aujourd’hui un instrument au service de la régression”, Mohamed Hennad, politologue, soutient, lui, qu’“un intellectuel ne doit être ni opportuniste ni peureux”.
Pour l’ancien ministre, Noureddine Bahbouh, responsable de l’UFDS, dont le siège a abrité la rencontre, les “opportunistes encadrent aujourd’hui le pays”. “L’élite est absente”, regrette-t-il.  

K. K.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Karim Kebir

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