Sortie d’un ouvrage sur le germaniste algérien, Mohand Tazerout raconté par Jacques Fournier

Liberte; le Lundi 8 Octobre 2018
149763

Les éditions Frantz-Fanon viennent d’éditer un livre dirigé par Jacques Fournier sur le germaniste algérien ayant marqué le 20e siècle, que ce soit en France ou en Algérie, par son empreinte d’érudit.

Mohand Tazerout, la vie et l’œuvre d’un intellectuel algérien revient sur le parcours d’un lettré atypique, né en 1893 à Azazga (Tizi Ouzou) et mort en 1973, presque dans l’anonymat, à Tanger (Maroc). Une vie de 80 ans passée à errer entre les pays et les livres, à marquer son territoire là où il se trouvera, et accentuée par plusieurs légendes.
Ces dernières, surtout les plus connues, qui circulent sur Mohand Tazerout depuis au moins les années 1970, et qui lui ont donné une aura indéniable, sont néanmoins “remises en cause” par l’auteur ayant pris en charge la direction du livre. Il s’agit de Jacques Fournier, ancien secrétaire général du gouvernement français et néanmoins gendre de Mohand Tazerout.
Ainsi, la légende indique que dès ses vingt ans, l’enfant de Azazga a parcouru plusieurs pays lointains. Plusieurs écrits ont mentionné des “escapades” en Iran ou encore en Chine.
Toutefois, Jacques Fournier n’y croit pas. “Il y a effectivement un trou, dans l’histoire de Mohand Tazerout, entre l’été 1913 au cours duquel, peut-être à la suite d’un conflit avec le directeur, il abandonne son école, et le début de l’année 1914 qui le voit s’engager dans l’armée française”, écrit-il. Quelques lignes après, le gendre du germaniste est plus affirmatif : “Quels que fussent ses dons, ce jeune Algérien de vingt ans, qui n’avait pas encore entamé ses études supérieures, n’a pas pu, en ce court laps de temps, aller dans trois pays lointains, assimiler leurs civilisations et apprendre leurs langues.” Une “sentence” que le Français explique par les témoignages recueillis et de ses recherches. Dans le livre, Jacques Fournier s’est ainsi appuyé sur les travaux de Nedjma Abdelfettah Lalmi (décédée en 2010), dont un texte de 45 pages est publié dans le livre. Toutefois il y a un “hic”. Dans l’ouvrage même, un des contributeurs, le sociologue Hassen Zehraoui, a bien précisé que le texte de la défunte a été “remanié après son décès sur des points qui prêtent à discussion” ! De quoi remettre en cause la fiabilité même du contenu.
Tout en décrédibilisant la “légende”, Jacques Fournier a pointé du doigt l’origine de la “fake new” (selon lui). Ainsi, le Français affirme que le premier “semble-t-il” à évoquer les “voyages que Tazerout aurait effectués en Iran, en Russie et en Chine” était l’islamologue algérien Rachid Benaïssa, dans un article publié au journal El Moudjahid en 1973.
L’autre “coupable”, selon Jacques Fournier, ne serait autre que son beau-père lui-même ! “Il lui arrivait d’enjoliver ses faits et gestes”, indique l’ex-haut fonctionnaire français. D’ailleurs, ce n’était pas la première fois, dans le livre, que l’auteur épinglera Mohand Tazerout. Il accusera ainsi son beau-père (à propos du livre Au congrès des civilisés, paru en 1956) d’“excès d’érudition” et de “jugements souvent sommaires”. Rien que ça !
Une autre controverse historique a été abordée dans le livre. Celle présentant Mohand Tazerout comme un des conseillers du roi du Maroc. Une thèse relevant de “la plus haute fantaisie”, écrit Jacques Fournier en se basant essentiellement sur sa propre “analyse”.
Toutefois, il faut préciser que, mis à part quelques “fléchettes”, le livre était loin d’être un réquisitoire. Les trois périodes phare de la vie de Mohand Tazerout ont été abordées en mettant en exergue le parcours atypique de cet érudit. La première, 1893-1919, de la naissance jusqu’à l’installation en France. La seconde, s’étalant sur trente ans (1919 à 1949), dans laquelle il crée une famille (mariage avec une Française qui lui donnera trois enfants), tout en se distinguant en tant que professeur d’allemand et sociologue. Les 24 années qui suivirent seront celles du retour aux sources pour Tazerout, en devenant un défenseur acharné de l’indépendance de l’Algérie, lui qui s’était fait remarquer, jusqu’à la fin des années 40, par ses positions proches des assimilationnistes.
À noter également que de longs passages du livre ont été consacrés au fait que Mohand Tazerout est le premier à avoir introduit le très controversé essai historique Le déclin de l’Occident du philosophe allemand Oswald Spengler dans le monde de la francophonie !
C’était en 1933, lorsque le germaniste algérien avait traduit en français ce livre (publié en 1918), considéré comme l’ouvrage ayant inspiré l'américain Samuel Huntington dans son fameux Choc des civilisations (sorti en 1997) ou encore le philosophe français Michel Onfray dans Décadence publié 2017.

Salim KOUDIL
Mohand Tazerout, la vie et l’œuvre d’un intellectuel algérien, sous la direction de Jacques Fournier, éditions Frantz-Fanon, 2018, 238 pages, 600 DA

Categorie(s): culture

Auteur(s): Salim KOUDIL

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..