Fraude aux législatives de 1997 : l’ex-wali Bachir Frik témoigne

Tsa; le Mercredi 22 Mars 2017
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Ancien wali d’Oran et de Annaba, Bachir Frik revient dans cet entretien sur sa propre expérience lors des élections législatives et locales de 1997. Il relate comment il a participé à la fraude électorale en tant que wali et pourquoi il n’a jamais refusé de suivre les instructions du pouvoir.

Mokdad Sifi affirme que les élections législatives et locales de 1997 étaient un « scandale en matière de fraude ». Vous étiez à l’époque wali à Oran. Vous confirmez ses propos ?
Mokdad Sifi a vécu les élections présidentielles de 1995 en tant que chef du gouvernement, les élections législatives en tant que candidat à Tébéssa puis les élections locales en tant que ministre d’État. Je suppose qu’il a des données quelque peu superficielles puisqu’il était observateur mais de loin. Je veux dire qu’il n’avait pas de poste de responsabilité directe (dans l’organisation de l’opération, NDLR). Cela étant dit, effectivement, il y a eu une grande fraude dans les législatives et les locales de 1997. Je témoigne parce que j’étais acteur. En tant que wali (d’Oran), j’ai participé activement à cette mascarade.
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Comment avez-vous participé concrètement à cette mascarade sur le terrain ?
Il est important de rappeler quelques faits. Fin décembre 1994, le président Liamine Zeroual avait prononcé un discours où il a tracé un calendrier pour l’organisation des élections présidentielles en 1995, un référendum pour la Constitution en 1996 et des élections législatives et locales en 1997. Le programme avait été respecté. Par la suite, il y a eu un coup de force du DRS au sein du FLN contre Abdelhamid Mehri qui a été remplacé par Boualem Benhamouda. Malgré cela, le pouvoir en place n’avait pas confiance dans l’équipe du FLN. Donc ce pouvoir, et surtout le général (Mohamed) Betchine, a décidé de créer le RND le 22 février 1997, soit quatre mois avant les législatives.
Avez-vous reçu des instructions durant cette période ?
Personnellement, j’ai assisté au (ministère de) l’Intérieur à des séances de travail restreintes, en présence d’autres walis qui sont actuellement ministres, pour discuter de l’opportunité de créer un nouveau parti afin de soutenir le pouvoir en place. Des instructions fermes ont été données aux walis, par le biais du ministère de l’Intérieur, pour que les législatives soient remportées par le RND. Ahmed Ouyahia était le chef du gouvernement. Donc, nous avons par la suite travaillé dans ce sens avec comme prétexte l’intérêt suprême de l’État.
Comment organise-t-on la fraude au sein d’une wilaya ?
Chaque wali travaille avec ses collaborateurs, surtout les chefs de daïras. Première étape : la sélection des membres des bureaux de vote. Ces derniers doivent être choisis parmi les gens acquis à l’administration. D’ailleurs, il y a des enquêtes d’habilitation. Quand quelqu’un était soupçonné d’être un islamiste à l’époque, il était automatiquement écarté.
Deuxième étape : chaque chef de centre de vote reçoit des instructions pour faire passer les élus de tel parti politique. À l’époque, c’était le RND. Mais chacun d’eux a sa manière pour faire passer la liste. Auparavant, la majorité des listes du RND étaient établies par les walis à l’exception de quelques-unes. À Oran, le ministère de l’Intérieur voulait imposer des personnalités comme Abdelkader Bensalah, et moi j’avais voulu mettre les membres fondateurs du bureau de wilaya du RND. Finalement, ils (ministère) m’ont imposé les cinq premiers noms avec comme tête de liste Bensalah. En fin de compte, le wali ne fait que donner des instructions.
Vous avez déjà signé des procès-verbaux avant la tenue des élections ?
À Oran, il n’y avait pas de procès-verbaux signés à l’avance. Il y avait plutôt un changement de bulletins dans les urnes. Les membres du bureau de vote bourrent les urnes ou jouent sur le calcul des bulletins de vote. Quand tous les membres du bureau sont complices, ils enlèvent les bulletins et les remplacent par d’autres.
Quel était le rôle du DRS dans cette opération ?
Au niveau national, c’était le DRS qui mobilisait discrètement le mouvement associatif pour faire adhérer les gens à une tendance. Au niveau local, c’étaient les représentants du DRS qui faisaient un travail en parallèle en collaboration avec le wali notamment sur les listes des candidats. Je vous rappelle que le DRS faisait partie de la commission de sécurité (de la wilaya) où siégeaient tous les services de sécurité. Sauf que l’officier le plus influent était celui du DRS. Mais le DRS ne s’impliquaient pas directement (dans la fraude, NDLR). L’élément déterminant dans les élections, c’était le wali et la wilaya.
Les élections locales de 1997 étaient également entachées de fraude ?
En réalité, il y avait beaucoup plus de fraude aux élections locales qu’aux élections législatives. La Constitution de 1996 avait institutionnalisé le Conseil de la Nation dont les deux-tiers sont élus par des élus locaux. Donc, il fallait que le RND obtienne la majorité au niveau de cette institution. Personnellement, j’étais reçu par le général Betchine au niveau de la présidence en tant que wali de Annaba. Il m’a dit clairement : « C’est la première expérience avec le Conseil de la Nation donc on souhaite qu’il n’y ait pas de surprise ». Donc, il faut une majorité RND et chaque wali a reçu d’une manière ou d’une autre les mêmes instructions. En décembre 1997, les membres du Conseil de la Nation avaient été élus avec une majorité absolue pour le RND.
Qu’en est-il de l’élection présidentielle de 1999 ?
En ce qui concerne les élections présidentielles de 1999, j’étais toujours wali à Annaba. Le chef du gouvernement était Smaïl Hamdani. Mais le chef de file de l’opération était le DRS ou l’institution militaire en collaboration avec les walis. Même les chefs de régions ont donné des instructions aux commandants des secteurs. Ces derniers transmettaient (le message) aux walis : notre candidat est Abdelaziz Bouteflika. Nous avons travaillé dans ce sens. Cela étant dit, je ne peux pas vous parler de fraude parce que les six autres candidats s’étaient retirés à la dernière minute. Donc, on n’a pas mis un dispositif pratique pour la fraude. Abdelaziz Bouteflika était seul sur le terrain.
Avez-vous toujours reçu des consignes lors des élections au cours de votre carrière ?
Oui sauf en 1990 et 1991. À l’époque, j’étais chef de daïra à Bordj Menail. Il s’agissait des premières élections après l’avènement du multipartisme et on n’a reçu aucune instruction. La même chose pour les législatives du 26 décembre 1991. En fait, on avait reçu des instructions en filigrane. À la dernière réunion wali-gouvernement et avant qu’il ne démissionne, Mouloud Hamrouche nous avait dit à l’issue de la séance : « Vous êtes responsable de l’organisation et du résultat ».
Vous n’avez jamais essayé de ne pas suivre ces instructions ?
Sincèrement, non. Je ne peux pas mentir là-dessus. À l’époque, on était dans un contexte un peu spécial. Le wali avait peur pour son poste. Et puis qui était chargé de l’évaluer ? Ce n’était ni le ministre de l’Intérieur, ni quelqu’un d’autre. C’était le DRS ! Son rapport (sur un fonctionnaire, NDLR) est le plus influent. Quand le colonel du DRS au niveau de la région vient l’informer que les instructions du commandement vont dans ce sens, pensez-vous qu’un wali aura le courage de lui dire non ? Personne n’avait ce courage.
Vous le regrettez ?
Je le regrette beaucoup. Quand on est dans l’engrenage, on ne le sent pas. Vous vous dites que vous travaillez pour l’intérêt suprême de l’État et que les gens au pouvoir connaissent l’intérêt suprême de l’État mieux que vous car vous êtes un simple exécutant. Le wali n’est pas un politicien, c’est un fonctionnaire et un carriériste. Mais quand on se libère de la fonction, on se rend compte qu’on a commis des erreurs.
La restructuration du DRS était finalement une bonne chose ?
Je ne suis pas en mesure de dire si c’est une bonne ou mauvaise chose. Maintenant, ces services sont rattachés à la présidence. C’est une restructuration qui ressemble à celles faites avec la SM (sécurité militaire) à l’époque de Kasdi Merbah et après. Il faut peut-être laisser le temps au temps pour juger. Ce qui est sûr est que ces services existent et ont toujours leur mot à dire dans la vie politique et sécuritaire du pays. Pour moi, les services de renseignement sont la colonne vertébrale de l’État.
Des élections législatives auront lieu le 4 mai prochain. Le ministre de l’Intérieur ne cesse de vanter la transparence du processus. Est-ce que les doutes exprimés par l’opposition sont justifiés ?
Personnellement, je pense que le doute va rester tant qu’ils n’ont pas évolué dans l’organisation des élections. L’opposition et des personnalités nationales ont plaidé pour la création d’une instance indépendante pour la gestion et l’organisation des élections. Aujourd’hui, s’ils veulent frauder, c’est très facile puisqu’il n’y a plus de commission de contrôle composée de représentants de partis politiques. Ils ont mis en place une haute instance qui ne peut rien faire.
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Categorie(s): actualité

Auteur(s): Hadjer Guenanfa

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