10e Festival national du théâtre comique de Médéa : Nina ou la fausse voix de l’émancipation

Elwatan; le Dimanche 4 Octobre 2015
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Pour sa première mise en scène d’une pièce pour adultes, Soumia Benabedrabou a choisi un sujet souvent traité sous plusieurs formes par le théâtre algérien : la femme et son rapport avec l’homme et avec l’univers social. Présentée vendredi soir à la maison de la culture Hassan El Hassani de Médéa à l’occasion du 10e Festival national du théâtre comique, Nina, pièce adaptée par Mustapha Bouri à partir de Androphobe du dramaturge bulgare Kostov et produite par le Théâtre régional de Saïda, évoque l’histoire d’une femme décidée à «régler ses comptes» avec les hommes après un échec amoureux.

Nina (Hanane Bouchelche) débarque chez son amie Aziza (Chahra Djalout), femme plutôt heureuse avec son médecin Fouad (Mustapha Bouri). Nina tente d’organiser les femmes du village au sein de l’association Djamra (une braise) pour se protéger de «la domination des hommes». Les adhérentes entrent en conflit entre elles pour les postes de responsabilité et se métamorphosent en bêtes.

La transformation est choisie par la metteur en scène comme une métaphore sur le pouvoir et ses attraits. Un choix plutôt déroutant pour une comédie d’apparence légère. « La course au pouvoir réveille l’instinct animal chez l’homme», a expliqué Soumia Benabedrabou lors du débat qui a suivi la représentation animée par les critiques Nabil Hadji et Abdelancer Khelaf. La servante, un personnage qui aurait pu avoir une place plus grande dans la pièce, rêve d’une autre vie dès qu’on lui parle d’argent. Nina essaie de la convaincre de prendre un poste de responsabilité au sein de l’association.

Le rêve est représenté par un défilé de mode. La servante arrache un accessoire à chaque mannequin. Sa tentative d’arracher une jupe courte à Randa, soeur de Aziza, a suscité une vive réaction du jeune et nombreux public et ouvert un débat sur ce qui peut être fait et ce qui ne peut pas être fait sur une scène en Algérie. Débat interminable ! Sous couvert de défense des droits des femmes, Nina, qui se comporte comme un garçon manqué, tente d’installer le trouble dans le couple Aziza-Fouad. Randa découvre avec son fiancé Fahim le manège de l’invitée.

Nina se lance alors dans une entreprise de séduction envers Fouad. L’homme semble céder. Par galanterie ? Ou pour punir son épouse qui veut s’éloigner de lui ? Ou parce que les hommes sont volages, si fragiles devant l’autre sexe ? Le troisième sexe est -bien entendu- présent dans la pièce à travers Fouad et Fahim, qui prennent les gestes d’homme efféminés lorsqu’ils décident de se joindre à l’association Djamra.

Et Nina, pour «justifier» ou « confirmer » son émancipation, se met à fumer devant Aziza et sa famille. Le cliché est là : une femme émancipée, comme dans les films de Merzak Allouache, doit nécessairement et fatalement fumer des cigarettes et prendre de la bière. L’autre cliché est que les hommes qui défendent la cause des femmes doivent, obligatoirement, leur ressembler sur le plan du comportement. Et, cerise sur le gâteau, le bonheur tant recherché par les femmes se concentre autour de l’homme.

D’où la scène, supposée exprimer le conflit final, de Aziza et de Nina tirant Fouad par les deux bras. La scénographie de Halim Rahmouni représentant une véranda et un jardin n’est pas visible. Une scénographie lourde et contraignante qui a perturbé le mouvement d’entrée et de sortie des comédiens sur scène. Le prologue, présenté sous forme de tango entre Aziza et Fouad, exprime «l’harmonie» du couple. Mais  Aziza se rend compte plus tard que la passion de son mari se concentre sur le jardinage et la médecine !

La relation entre les personnages était parfois floue ou peu compréhensible. Et le spectacle, surtout avec le personnage de Nina, tombe dans la facilité du discours. Le texte de Mustapha Bouri porte les stigmates du théâtre narratif. La metteur en scène a essayé de réduire cet aspect en faisant appel, parfois avec excès, à la chorégraphie et à la musique (conçues par Alaa Eddine Djediane et Omar Chetoui).

Soumia Benabedrabou a toutefois pu diriger d’une manière assez correcte les comédiens. Hanane Bouchelche, Amina Bouziane Belhadj, Samia Benmaamar, Chahra Djalout, Sara Mahfoudi, Abassia Amiri, Mustapha Bouri et Kacem Berezak ont offert une prestation respectable, mais avec une différence de niveau dans l’interprétation et dans l’expression corporelle. «J’ai apprécié la structure dramatique faite par Mustapha Bouri. Mais j’ai ajouté des scènes de chorégraphie et de chants pour éviter la surcharge narrative dans la pièce. J’ai supprimé des tirades et des dialogues pour alléger le spectacle.

J’ai poussé les caractères à l’extrême jusqu’à la caricature en essayant d’éviter les clichés autant que possible. Parfois, la réalité impose le cliché », a souligné Soumia Benabedrabou. Mustapha Bouri a, lui, refusé que le sujet de la femme et son rapport à l’homme soit «consommé». «Après tout, le théâtre traite de préoccupation humaine. En Algérie, la question de l’émancipation de la femme a été mal exploitée. D’ici quelques années, l’homme va se mettre à revendiquer lui aussi son émancipation», a-t-il ironisé.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Fayçal Métaoui

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