17 octobre 1961 en France : Ahmed Askri, un des organisateurs, parle

Elwatan; le Jeudi 16 Octobre 2014
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Toujours élégant, malgré ses 86 ans, il est apprécié pour sa légendaire modestie. Ahmed Askri dit Mokrane, «comme tout Kabyle qui se respecte», ironise-t-il, n’avait pas encore 20 ans lorsqu’il partit en France en 1949, poussé par la misère régnant dans sa contrée natale, alors point de jonction des nationalistes. Il nous parle du 17 Octobre 1961 et d’autres anecdotes, ainsi que de son parcours de militant de la première heure depuis qu’il rejoignit ses frères aînés en France, notamment Mohand, aujourd’hui centenaire, et Ali, appelé aussi Ali Ou-Saâ, un maquisard de l’insurrection de Novembre 1954 et qui a fait la guerre 1939-1945 contre le nazisme sous les drapeaux de la République française. En mars 1962, Ali Askri sera mitraillé à l’abdomen par l’OAS à El Harrach (Alger), mais il échappera miraculeusement à la mort. Il est décédé en 2013. Ahmed Askri ou Mokrane, tout en travaillant alors dans l’Hexagone, adhéra et milita au Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). Il activera dans la même cellule politique avec son oncle maternel, Mohand Abba, d’Ighil Mahni lui aussi.

Pourquoi le 17 octobre 1961 ?

Le 17 octobre n’est pas venu spontanément, mais après de graves événements provoqués par Maurice Papon en imposant, pendant son règne comme préfet de Paris, un couvre-feu de 20h à 5h aux Algériens. Cela nous a beaucoup gênés parce que le travail des militants s’exerçait de nuit. Décision a été prise d’organiser une manifestation pacifique. L’ordre était : pas d’armes, pas de canif, pas de bâtons, aller les mains nues. Quand on nous a donné la date précise, nous l’avions communiquée à la base. Nous avions une structure pyramidale qui permettait de donner l’info en 24 heures, du sommet à la base, tout en gardant le secret, sans quoi la police se serait préparée ou aurait fait avorter la démarche. Nous, en tant que responsables, étions avertis un peu plus à l’avance pour penser l’itinéraire. J’étais alors responsable d’Amala. J’ai pris donc mes subordonnés et décidâmes d’aller de la République jusqu’à Opéra en passant par tous les grands boulevards de la capitale française, car c’est au centre de Paris que tous les étrangers se concentraient, et notre objectif était de faire entendre la voix de l’Algérie au monde entier.

Une jambe pour la France, l’autre pour l’Algérie

Dans notre schéma, Paris était divisée en 2 wilayas, la «Une» était la rive gauche, commandée par Mohamed Ghafir dit Moh Clichy, et la «Deux», que je commandais, était la rive droite. J’ignore ce que Moh Clichy avait fait de son itinéraire, mais en ce qui me concernait, nous avions décidé d’aller de la place de la République jusqu’à l’Opéra. Après avoir réuni les responsables de zones, je leur expliquai l’itinéraire et ils sont partis en sachant que les permanents ne doivent pas prendre part à la marche.

Ces derniers étant des responsables au FLN, ne travaillent pas en usine et n’ont donc pas de fiche de paie, sachant que lorsque quelqu’un est pris, tout de suite la police le somme de présenter son bulletin de paie pour savoir où il travaille. C’est la raison pour laquelle les permanents (chefs de région, de zone, de super-zone…) sont dispensés de la manifestation. Au bout d’une heure environ après avoir arrêté notre programme, un de mes subordonnés, Abdelkader Maouche, un zonal, est venu me voir pour me dire qu’il y a un problème posé dans sa zone par un unijambiste, alors que nous nous sommes entendus que les handicapés ne participent pas. Or, ce militant, gérant d’un petit café à Ménilmontant (20e arrondissement) dont je ne me souviens plus du nom, originaire de la Petite-Kabylie, tenait à prendre part à la marche.

En m’enquérant sur le pourquoi de son insistance, il nous rétorquait : «J’ai bien sacrifié ma jambe en combattant le nazisme sous le drapeau tricolore jusqu’à la libération de la France, vous n’oserez quand même pas m’empêcher de sacrifier ma deuxième jambe pour la libération de l’Algérie…» J’ai alors donné mon accord pour qu’il participe à la marche. Je l’ai revu plus tard, il s’en était bien sorti. Pendant que j’écoutais la radio pour avoir des informations sur le déroulement de la marche, j’appris qu’il y eut bagarre entre la police et les groupes que j’ai envoyés sur les grands boulevards. En marchant de la place de la République, ils arrivent  au cinéma Rex, situé sur le grand boulevard.

Et tout dégénère !

Ayant eu peur du déferlement des Algériens, un policier en faction devant ce cinéma tira des coups de feu en l’air. Aussitôt, deux autres agents interviennent et tirent dans la foule, puis tout dégénéra. Aux jours suivants, c’est des arrestations, tortures et assassinats. Plus tard, je me remis quand même à la restructuration de  nos groupes. J’ai été contacté ensuite par le frère Mohand-Akli Benyounes, dit Daniel, pour prendre la tête de la Wilaya 1 bis. Celle-ci englobait tous les quartiers et hameaux où il y avait des Algériens et beaucoup de concentration de nos militants.

Il existait aussi à l’époque les Wilayas du Nord, de l’Est, de Lyon, de Marseille, et il y avait deux autres «wilayas» à Paris. Ces zones étaient tellement éparpillées que nous avions pensé à créer encore une «wilaya» qui englobera Bordeaux, Toulouse, Clermont Ferrand… jusqu’à Orléans, Rouen, Angoulême. J’avais pris cette wilaya et réussis à restructurer des centaines, voire des milliers, de militants.
Après les actions aussi bien de la nuit du 24 au 25 août 1958 que du 17 Octobre 1961, l’armée coloniale avait été dans la contrainte de garder en métropole d’importants contingents de soldats, préparés préalablement pour débarquer en Algérie. Ces actions avaient permis à nos frères de l’ALN de souffler quelque peu. Le deuxième point positif de ces actions mémorables a été le recours par la France au transfert vers l’Hexagone de contingents de harkis depuis des maquis d’Algérie pour mater la rébellion de nos militants et travailleurs sur le sol français.

Harcèlement des harkis

Cela a permis aussi une baisse de pression sur les frères de l’ALN dans les champs de bataille aux djebels. Les contingents de harkis furent installés aux 13e et 18e arrondissements. C’est ainsi que nous décidâmes de les harceler à chaque occasion. Me concernant, j’ai organisé deux actions de harcèlement contre eux. Mon homologue chef régional au 13e arrondissement m’avait demandé de lui envoyer deux militants. Je lui en envoyai de bien aguerris, qui organisèrent aussitôt leur attaque contre le camp des harkis. En ripostant, ces derniers blessèrent gravement nos militants aux jambes, notamment le nommé Bezza. Ils avaient tenté de s’abriter dans le métro aérien, mais la police a fini par les prendre.

La deuxième action c’était contre le camp installé au 28, rue de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement. C’était des harcèlements, car ils nous gênaient énormément. Une fois, j’étais alors responsable zonal, on m’avisait qu’un de nos militants, Mohand Ou-Ramdane, a été arrêté. J’ai décidé ainsi de délocaliser immédiatement notre dépôt d’armes, de peur que ce militant parle sous la torture. Nous avions réussi à sauver les armes, mais le pauvre captif subira d’atroces tortures. Après quelques jours, ce dernier reprend contact avec moi, en disant qu’il a craqué sous les tortures concernant le dépôt d’armes, mais qu’il était prêt à exécuter toute opération qui lui serait proposée.

Les jours suivants, pendant que je marchais, le soir, sur le boulevard avec le militant contact entre moi et Mohand Ou-Ramdane, nous tombâmes nez à nez avec un groupe de harkis, à sa tête ce militant, mais qui passait, indifférent. Je demandai alors à mon compagnon si notre militant était sincère quant à sa proposition ? Il me répondit : «S’il n’était pas sincère, ces harkis qu’il conduisait nous auraient arrêtés toi et moi…» Ainsi, je lui proposai de poser une bombe sous l’escalier ou dans une poubelle dans le camp de la harka, puis de nous rejoindre pour l’envoyer au plus vite vers la Tunisie. La bombe, qui sera effectivement posée sous l’escalier, explosa mais ne causera que des dégâts au bâtiment abritant les harkis. L’impact a été grandiose et aussitôt nous avions envoyé ce militant en Tunisie où il continuera la lutte jusqu’au cessez-le-feu en 1962, date à laquelle il rentra au pays sain et sauf.

Categorie(s): magazine

Auteur(s): Salah Yermèche

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