2e festival panafricain d’Alger. Juillet 2009 : Culture sans liberté ?

Elwatan; le Jeudi 5 Mars 2009
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La culture est, peut-être, plus consensuelle que la politique. L’Union africaine (UA) a, lors du sommet des chefs d’Etat de Khatoum en 2006, décidé de redonner vie à la charte de Port Louis sur la culture ; ce document, oublié au fil des ans, et adopté par l’ex-OUA en 1976.

La Charte de la renaissance africaine (en référence à l’appel de l’ex-président sud-africain Thabo Nbeki) est née donc dans la capitale soudanaise inspirée, entre autres, du Manifeste culturel panafricain d’Alger de 1969 et de la Déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle de 2001. En 2005, la première conférence des ministres de la Culture des pays membres de l’UA, qui s’est tenue à Naïrobi, a approuvé le projet de cette Charte. «L’unité de l’Afrique trouve son fondement d’abord et surtout dans son histoire ; l’affirmation de l’identité culturelle traduit une préoccupation commune à tous les peuples d’Afrique», est-il écrit dans ce document. Les douze objectifs de la Charte paraissent généreux et presque en contradiction avec ce qui est vécu dans certains pays du continent où la démocratie n’est qu’une vitrine et où le règne de la terreur a remplacé le débat pacifique d’idées.

Des objectifs ? «Promouvoir la liberté d’expression et la démocratie culturelle qui est indissociable de la démocratie sociale et politique ; promouvoir un environnement propice permettant aux peuples africains de maintenir et de renforcer le sens et la volonté de progrès et de développement ; combattre et éliminer toutes les formes d’aliénation, d’exclusion et d’oppression culturelle partout en Afrique ; promouvoir dans chaque pays la vulgarisation de la science et de la technologie, y compris les systèmes traditionnels de savoir, condition d’une meilleure compréhension et préservation du patrimoine culturel et naturel ; développer toutes les valeurs dynamiques du patrimoine culturel africain qui favorise les droits de l’homme, la cohésion sociale et le développement humain...». L’Afrique, qui renoue avec les putschs militaires après le drame récent des deux Guinée, tente d’adopter donc une nouvelle politique
culturelle.

La liberté d’expression, la démocratie et les droits de l’homme ressemblent parfois à des slogans dans une Afrique toujours aux prises aux conflits, aux mouvements de rébellion, aux dictatures cyniques, au trafic d’armes, à la corruption et au pillage en tous genres. Les pays signataires de la charte doivent garantir l’accès de tous les citoyens à l’éducation et à la culture, respecter la liberté de création et respecter les identités nationales et régionales. Est-ce vraiment le cas dans le continent ? L’Afrique, selon l’Unesco, est l’endroit du monde où les langues sont les plus menacées. Presque 10 % des 2035 langues parlées dans le continent vont disparaître au cours des cent prochaines années. En Algérie, le zénète, dans le Gourara, et le tidikelt, dans le Hoggar, sont en situation critique.

A peine 50 000 personnes parlent encore ces deux dialèctes. L'Académie africaine des langues (Acalan), qui est installée à Bamako et qui est active depuis 2001, peine à trouver son chemin au mileu d’une forêt bureaucratique dense. Le représentant de cette académie a, lors de la conférence des ministres africains de la Culture, qui a eu lie à Alger en 2008, regretté l’existence de certaines incohérences dans l’organisation de l’Acalan, toujours gérée par un conseil d’administration provisoire. Le Centre panafricain d’interprétariat et de traduction, qui doit relever de l’Acalan, et l’Atlas linguistique de l'Afrique sont toujours en projet.

Des salles de cinéma en nombre réduit

Le cinéma africain ne se porte pas mieux. Soixante ans après les indépendances, le continent ne retient qu’une quinzaine de noms de cinéastes : le Burkinabé Idrissa Ouedraogo, les Algériens Mohamed Lakhdar Hamina et Lyès Salem, le Malien Souleymane Cissé, le Tunisien Nouri Bouzid, le Sénégalais Sembène Ousmane, l’Egyptien Youcef Chahine, le Camérounais Jean-Pierre Bekolo, le Marocain Nabil Ayouch, le Tchadien Mahamat Saleh Haroun, le Congolais Rufin Mbou Mikima, l’Ivorien Sidiki Bakaba, l’Ethiopien Haile Gerima... Le nombre de festivals cinématographique qui résistent à l’épreuve du temps est limité : le Fespaco à Ouagadougou et Carthage en Tunisie. Le Festival du film de Marrakech tente de s’imposer ces dernières années dans l’agenda culturel international. Les festivals de Yaoundé et de Bamako manquent toujours de visibilité.

Le Maroc tente tant bien que mal de se doter d’une industrie cinématographique. Avec 250 sociétés de production, le Nigeria est considéré comme le géant en la matière. Le paradoxe est qu’il n’existe que 5 salles de projection à Lagos, la capitale du pays. Dans tout le continent, les salles de cinéma ferment à un rythme inquiétant. Le Maroc, l’Afrique du Sud et l’Egypte sont les pays qui ont le plus de salles de cinéma. En Algérie, l’Etat envisage de «récupérer» certaines salles et les restaurer après des années d’abandon. Le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako a lancé une belle initiative «Des cinémas pour l’Afrique» en vue de collecter des fonds pour la réouverture de salles. La faiblesse des ressources financières bloquent l’évolution du septième art africain. L’UA n’a toujours pas respecté son engagement, pris à Maputo en 2003, de créer «le comité du film africain» et les animateurs du Nepad n’ont encore rien fait pour «encourager la production cinématographique» comme ils l’ont promis.

Au chapitre littérature, la plupart des grands auteurs vivent en dehors du continent fuyant, pour certains, la persécution ou le manque de considération. Le romancier soudanais Tayeb Salah, auteur du célèbre roman Saison de migration au Nord, est mort dans son exile londonien. L’écrivain et pamphlétaire camérounais Mongo Béti a lui aussi souffert de la persécution, vivant loin des siens. Son essai Main basse sur le Cameroun a été censuré. Il en est de même pour le romancier algérien Boualem Sansal dont l’essai Poste restante : Alger. Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes est interdit dans le pays. L’écrivain somalien Nuruddin Farah a lui aussi été forcé à l’exil à cause de son livre A Naked Needle. Les grands salons de livres en Afrique, comme ceux de Casablanca, du Caire, d’Alger sont souvent marqués par la censure.

Et curieusement, la plus importante manifestation dédiée au livre africain se tient à Paris et pas sur le continent. Depuis la création du Nobel de la littérature en 1901, quatre auteurs africains seulement ont été primés, deux sud-africains, un Nigérian et un Egyptien. Les grands noms de la musique africaine vivent souvent en dehors du continent. Il n’y a qu’à citer Youssou N’dour, Khaled, Salif Keïta, Idir, Mory Kanté, Saber Rebaï, Cheikh N'Digel Lô, Lotfi Bouchenak, Manu Dibango... Le célèbre chanteur ivorien Tiken Jah Fakoly vit exilé au Mali après des menaces de mort en raison de ses critiques du régime d’Abdidjan. A Dakar, Tiken Jah Fakoly n’a pas hésité à demander au président Abdoulay Wade de quitter le pouvoir «s'il aime le Sénégal».

Une grande partie des oeuvres d’art africaines ont été pillées du temps de la colonisation et après les indépendances. Le Musée du quai Branly à Paris regorge de pièces rares prises dans des conditions troubles. L’Allemagne, la Belgique, le Portugal, l’Espagne, la Grande-Bretage, anciennes puissances coloniales, ont pris quantité d’objets d’art dans les bâteaux qui transportaient diamants, bananes, café et coton ! Certaines sont détenues par des collectionneurs privés. Un courant de pensées a toujours voulu réduire la valeurs de ces objects et tableaux en les casant de ce qui est appelé «les arts primitifs». Dans le continent, il n’existe pas encore de marché d’art africain qui permet une meilleure circulation des oeuvres de création.

Archie Shepp et les autres

Le Panaf 2009 devra relancer le débat sur cette question et sur celle de la conservation du patrimoine immatériel (protégé depuis 2003 par une convention de l’Unesco). Un colloque sur le trafic illicite des biens culturels est prévu lors de cette manifestation. Le Conseil international des musées africains (Africom qui n’a rien à voir avec le programme militaire américain), organisation panafricaine basée à Naïrobi au Kenya, tente d’engager un travail pour limiter ce trafic et récupérer les pièces volées. Au cours du Panaf 2009 sont programmées des expositions sur entre autres le kankurang (rite initiatique mandingue du Sénégal et de Gambie), sur les Gbofe d’Afounkaha (instruments et performance musicaux en Côté d’Ivoire), sur l’ahelil (chants et poèmes du Gourara en Algérie), sur le vimbuza (une danse de guérison pratiquée au Malawi), sur les timbila des Chopi (orchestres de xylophones au Mozambique) et sur les chants polyphoniques des pygmées Aka (Centre-Afrique).

L'architecture de terre sera mise en avant lors du prochain festival d’Alger avec une exposition portant le titre Terres d’Afrique et d’ailleurs durant laquelle seront présentées les techniques de construction, les matériaux utilisés et la diversité des styles. L’architecture de terre, qui existe depuis dix mille ans, désigne l'ensemble des édifices bâtis en terre crue (cela peut aller de la boue séchée et torchis à l’adobe (ettoub)). Le Sahara, dont la plus grande partie se trouve en Algérie, sera en bonne place des expositions avec la présentation de «la qualité de la vie sociale» et de la richesse culturelle qui remonte à la préhistoire. L’art contemporain africain et le design auront également leurs expositions. Sont prévues aussi des résidences d'artistes africains à la villa Abdeltif et à l'Ecole supérieure des beaux arts à Alger.

Hommage sera rendu au peintre algérien Choukri Mesli à travers une exposition intitulée «Mesli l'africain» au Musée national d’art moderne et contemporaine d’Alger. Mesli, créateur avec Denis Martinez du fameux groupe Aouchem, avait participé grandement au Panaf de 1969. L’Algérie entend marquer, à travers l’organisation du Panaf 2009, un retour diplomatique sur le continent. Khalida Toumi, ministre de la Culture, l’a souligné récemment lors de la présentation du programme de cette manifestation. Elle a parlé de «nouvelle politique africaine» de l’Algérie. Politique exprimée notamment à travers l’organisation du sommet de l’OUA en 1999, l’engagement appuyé dans le projet du Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique) et l’organisation des Jeux africains en 2007.

«Le défi est grand et assurément exaltant en ce sens que l’Algérie de 2009 n’est pas celle de 1969, tout comme l’Afrique d’aujourd’hui est totalement différente de celle des grands débats sur la ‘’négritude’’ et ‘’l’africanitude’’ de ses cultures», a relevé la ministre de la Culture. Même si la nostalgie n’est pas loin. Ainsi écrit Khalida Toumi dans une brochure présentant le Panaf 2009 : «Miriam Makeba l’âme du Panaf 69 et son duo avec Mohamed Lamari, Sembène Ousmane, Nina Simone, le Bambeya jazz national de Guinée, les Tambours du Rwanda, l’inoubliable Archie Shepp et son numéro d’improvisation au saxophone avec l’ensemble des Touaregs du Hoggar sur le parvis de Ketchaoua…». Mais une question : Archie Shepp,célèbre saxophoniste, chanteur et compositeur de jazz américain, sera-t-il de retour à Alger 40 ans après le premier Panaf (un album d’un live à Alger existe) ? Archie Shepp, 72 ans, continue de produire avec le même dynamisme...

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Fayçal Métaoui

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