A l’écoute des révoltes arabes, Ouagadougou craint la tempête

Elwatan; le Vendredi 1 Avril 2011
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Ouagadougou de notre envoyé
 

Les vents de liberté qui soufflent sur le monde arabe commencent à s’engouffrer dans les profondeurs de l’Afrique. Le continent bat tous les records en matière de longévité des dirigeants en place. El Gueddafi, le dictateur de Tripoli, n’est-il pas le chef d’Etat le plus ancien en poste au monde après la reine d’Angleterre ? Au Burkina Faso, on compte aussi les années de Blaise Compaoré. Le président de la République est là depuis ce fameux coup d’Etat du jeudi noir, en octobre 1987. Presque vingt-quatre ans au pouvoir, cela fait beaucoup. Autant que le règne de Zine El Abidine Benali en Tunisie, en exil en Arabie Saoudite après avoir été chassé par la population. Au lieu de partir, Blaise Compaoré, 60 ans, s’est fait une nouvelle fois «élire» en 2010, malgré des dispositions constitutionnelles limitant les mandats présidentiels à deux. Introduits en 2000, ces articles réduisent également la durée des mandats, passée de sept à cinq ans. Grâce à un artifice inventé par le Conseil constitutionnel, Blaise Compaoré a pu se représenter l’année écoulée, mais, théoriquement, pour un dernier mandat.

Une partie des Burkinabés n’aime pas Blaise Compaoré, en raison de son implication, avérée ou supposée, dans l’assassinat de Thomas Sankara, l’ancien président, et de son soutien précieux à Charles Taylor, ancien chef d’Etat du Liberia, poursuivi actuellement pour crimes contre l’humanité. Revenant sur «le printemps arabe», le journal gouvernemental Sidwaya a tiré la sonnette d’alarme. «Un bouleversement généralisé contre lequel aucun pays ne saurait se prémunir s’il ne prend pas des dispositions particulières par anticipation afin de juguler le phénomène si contagieux et si dévastateur aux conséquences imprévisibles», avertit Jean-Bernard Zongo, commentateur du journal.

Flambée des produits frais

D’après lui, les causes de la colère sont également liées à la pauvreté, à la corruption et au chômage. Tous les ingrédients qui mettent le Burkina Faso dans l’œil du cyclone. «Les gens ici sont très pauvres. Les salaires sont bas et le coût de la vie est de plus en plus cher», nous explique Mohamed, architecte algérien vivant à Ouagadougou depuis quinze ans. «Il y a des mois où je ne peux pas payer la facture d’électricité ou de gaz. La crise en Côte d’Ivoire a provoqué une flambée des prix des produits frais», note Pascal, chauffeur de taxi trentenaire. Le SMIG s’élève à 33 000 francs CFA, soit presque 5000 dinars algériens. «Ceux qui sont bien payés ici sont les députés, les ministres et les fonctionnaires. Les autres Burkinabés doivent se débrouiller pour terminer le mois», nous raconte Roland, jeune artiste.

Le Burkina Faso, pays semi-aride au climat tropical sans accès à la mer, s’appuie beaucoup sur ses voisins du Sud, Côte d’Ivoire et Ghana, pour s’approvisionner en produits alimentaires. Malgré l’importance des cours d’eau de la Comoé (une des quarante-cinq provinces du pays où l’on produit du bon miel !), du Niger et de la Volta, le pays peine à développer encore une agriculture pouvant nourrir ses 17 millions d’habitants. Début mars 2011, le gouvernement s’est félicité de la hausse de la production céréalière de 26% par rapport à la campagne précédente, soit 4,5 millions de tonnes, deux fois plus que le Sénégal ! Depuis 2004, le Burkina est en tête des pays africains producteurs de coton. Pour ce pays, l’exportation du coton rapporte presque 60% des recettes en devises.

Traite des enfants

Plus de 80% de la population active est occupée par le secteur agricole, dont presque trois millions de personnes uniquement dans la culture du coton. Aussi, la crise récente de la filière cotonnière s’est directement répercutée sur les revenus des familles qui vivent de cette filière. Les appels au secours lancés par le président Blaise Compaoré auprès de l’Organisation mondiale du commerce n’ont pas encore eu l’écho nécessaire pour réduire la pauvreté à travers le soutien à la culture du coton. Le pays tente d’améliorer ses capacités de production en riz. «Le Burkina a un potentiel sous-exploité avec des superficies irrigables non encore mises en valeur, près de 90% des terres», estime l’économiste Samuel Kaboré. Le Burkina Faso figure par ailleurs parmi les 48 pays les moins avancés avec un faible indice de développement humain.

En un mot, un pays vulnérable sur le plan économique et humain. Le gouvernement a recensé une trentaine de villages où la sécurité alimentaire n’est pas assurée. L’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, appuyée par l’Union européenne, a engagé plusieurs actions pour soutenir les agriculteurs et lutter contre le danger de la faim. Ce programme est appuyé par la star de football bulgare Hristo Stoitchkov. La Croix-Rouge espagnole lutte, elle, contre la traite des enfants dans les régions de la Comoé et du Kadiogo. La moitié de la population y a moins de 15 ans. Elle est donc totalement dépendante des parents et de l’Etat. Le taux de chômage est important, même s’il n’existe pas de données précises sur ce phénomène.

Fraises et mangues

A Ouagadougou où vivent 47% de la population urbaine du Burkina, les jeunes revendeurs sont partout autour des hôtels Azlai-l’Indépendance, Pacific, Splendid, Palm Beach ou les restaurants La Véranda, Chez Simon ou Taxi Brousse. Ils interpellent les visiteurs étrangers, notamment ceux venus pour le Festival panafricain du cinéma et de la télévision (Fespaco), qui a eu lieu du 26 février au 6 mars dernier. Ces commerçants de rue proposent à la vente des coupons de tissus, des habits traditionnels, des puces téléphoniques, des montres, des ceintures, des chaussures, des produits d’artisanat. Des jeunes femmes vendent, elles, des fraises ou des mangues. «Achetez-moi ce que vous voulez. Je n’ai pas d’argent pour rentrer chez moi», assure Idrissa. Idrissa profite du Fespaco pour écouler des produits d’artisanat comme des statuettes en bois d’ébène ou en bronze.

«Je fais de petites marges. Le reste de l’année, je fabrique ces produits», explique-t-il. A l’intérieur du pays, les églises évangéliques, proches des protestants américains, sont actives. A Dedougou, village situé sur le fleuve Mouhoun, ces églises ont organisé, fin février 2011, «une campagne d’évangélisation». Le Norvégien Harald Mydland s’est chargé de diriger des prières quotidiennes et… des témoignages de guérison. Le Burkina Faso est un Etat à majorité musulmane à plus de 60% de la population. Presque 20% des Burkinabés sont catholiques et 16% animistes.

Marches et sit-in

Ces dernières semaines, Koudougou, troisième ville du pays, a été secouée par des manifestations de jeunes, sortis dénoncer l’assassinat d’un étudiant, Justin Zongo, par des policiers. Le jeune homme serait décédé des suites d’une méningite, selon la thèse des autorités. Cela a grandement contribué à attiser la colère de la population. Six personnes sont mortes après des affrontements violents entre les forces de l’ordre et les jeunes contestataires. Les établissements scolaires et universitaires ont été fermés. Cela n’a pas empêché les étudiants d’organiser des marches et des sit-in pour exiger le jugement des «responsables de la répression». Le gouverneur de Koudougou, Seydou Sanou, et le responsable régional de la police ont été limogés. «C’est la hantise du scénario-catastrophe», a écrit le Journal du Jeudi, hebdomadaire satirique.

«Certainement qu’au-delà de l’affaire Justin Zongo, la jeunesse veut une meilleure répartition des richesses, une justice plus équitable et transparente, des forces de l’ordre qui respectent la vie humaine», a enchaîné L’Express du Faso. Aussi, les autorités craignent le pire. L’instabilité en Côte d’Ivoire voisine, et la révolte en Libye, pays très présent par ses investissements au Burkina, compliquent la situation, bouchent les horizons… Les appels à la retenue lancée par la Fédération associative pour la paix et le progrès avec Blaise Compaoré (Fedap-Bc), qui soutient le président en exercice, risquent de n’être entendus par personne.
 
 

Categorie(s): géo

Auteur(s): Fayçal Métaoui

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