A la frontière de la mégalomanie et de la fascination

Elwatan; le Vendredi 2 Octobre 2015
98324


Le «je» traîne à longueur de pages pour décrire les derniers moments de la vie de celui qui s’est assis sur la Libye pendant 42 ans. Toute l’histoire se déroule, comme dans un film d’horreur, dans la nuit du 19 au 20 octobre 2011 au District 2 à Syrte, à l’est de Tripoli. Le «guide» est presque pris au piège dans une école désaffectée choisie par son fils Mouatissim entouré de ses fidèles compagnons, le général Abou Bakr Younès, ministre de la Défense, le général Mansour Dhao, le commandant de la Garde populaire, le lieutenant-colonel Trid et l’ordonnance Mostefa. Les rebelles, qui ont pris d’assaut la ville, ne sont pas loin.

L’écrivain prend soin de rappeler «l’enfance bédouine» au Fezzan de celui qui deviendra, après le coup d’Etat militaire contre le roi Idriss, «guide de la Djamahiria arabe libyenne». Mais le romancier n’insiste pas, se contente d’évoquer la kheïma, le désert, les chameaux... Et vite, il passe au Mouammar déjà adulte, mégalomane, revanchard et assoiffé de pouvoir. «Je suis Mouammar El Gueddafi, la mythologie faite homme.

S’il y a moins d’étoiles ce soir dans le ciel de Syrte et que ma lune paraît aussi mince qu’une rognure d’ongle, c’est pour que je demeure la seule constellation qui compte», écrit-il. «Ils peuvent m’envoyer tous les missiles dont ils disposent, je ne verrai que des feux d’artifice me célébrant», ajoute-t-il. A chaque chapitre, Yasmina Khadra, qui semble nager dans des eaux qu’il connaît parfaitement, rappelle «la folie des grandeurs» du dictateur, sa folie, sa tyrannie, sa suffisance, son mépris du peuple, sa haine pour ses adversaires. Au fil des pages, cela devient inévitablement ennuyeux.

Tyrans

Yasmina Khadra, qui n’a jamais visité la Libye ni discuté avec El Gueddafi de son vivant, évoque le père inconnu de l’ancien maître de Tripoli, la frustration d’un premier mariage refusé... Le romancier s’est concentré jusqu’à l’épuisement sur la psychologie tourmentée d’El Gueddafi en tentant d’explorer sa fragilité et ses failles. Tous les tyrans sont-ils faibles de personnalité ?

Portent-ils tous une profonde blessure qui «alimente» leurs dérives ? Une «voix» parle à El Gueddafi, guide ses pas, lui évite les pièges... De la fiction ? Possible. El Gueddafi a une curieuse attirance pour Vincent Van Gogh, le peintre naturaliste néerlandais qui s’est coupé une oreille avant de se suicider. Le personnage d’El Gueddafi avale tout l’espace «vital» du roman au point de faire oublier les événements tragiques en cours, les autres personnages et les causes du drame. Le général Mansour disparaît dans des conditions obscures.

Et l’écrivain oublie presque le lieutenant-colonel Trid après l’attaque des rebelles, lors de l’évacuation de l’école et la tentative de fuite. Syrte est mal décrite. Se contenter d’évoquer la ville en ruines, comme on le fait dans un film de guerre, est un exercice facile. La scène de la capture d’El Gueddafi est violente, mais pas suffisamment construite.

Yasmina Khadra, qui n’a pas aimé le «lynchage» de l’ancien guide de la Révolution libyenne, a voulu se débarrasser rapidement de ce moment tragique malgré son importance historique. C’est là toute la difficulté d’écrire un roman lié à des événements récents et encore entourés de zones d’ombre. Comment El Gueddafi a-t-il été tué ? Qui a tiré sur lui et dans quelles circonstances ? Le romancier, qui visiblement n’a pas fait d’enquête pour nourrir son récit, a évacué la question de la mort comme s’il ne voulait pas donner «une fin» à son personnage central.

Guide libyen

Yasmina Khadra, qui a le génie de raconter des histoires sur des pays qu’il ne connaît pas, a écrit le roman en trois semaines, s’est appuyé sur des anecdotes racontées par un colonel libyen rencontré dans les années 1980 à Moscou et sur des récits de presse. Il a puisé dans son imagination en portant péniblement tous les habits de son personnage. «Je suis sûr de ne pas avoir été très loin de la vérité», a confié l’écrivain dans une récente interview, comme pour se justifier.

Existe-t-il une vérité absolue ? Définitive ? La littérature ne doit-elle pas sauter la barrière vérité-mensonge ? Il est évident que Yasmina Khadra est fasciné par Mouammar El Gueddafi. Il lui était facile de dresser son portrait, de sonder son âme, de parler comme lui, d’épouser ses thèses. «J’ai écrit en état de transe. J’ai cru que j’étais El Gueddafi», a encore confié le romancier déjà accusé par ses adversaires d’être mégalomane. Regardons de près : il y a beaucoup de ressemblances entre Mouammar El Gueddafi et Yasmina Khadra.

Originaire du Sahara, Yasmina Khadra — Mohamed Moulessehoul — est un ancien militaire qui a voulu tenter l’aventure du pouvoir en se présentant à l’élection présidentielle de 2014. «Je pense qu’on m’a barré la route», a-t-il affirmé dans une déclaration à un journal. Et comme El Gueddafi, Yasmina Khadra a vécu une enfance dure, a une haute idée de lui-même et porte le projet d’une certaine revanche à prendre. Il était donc presque naturel que l’auteur de Qu’attendent les singes... s’intéresse au personnage «tragique» de Mouammar El Gueddafi et pas à celui de Zine El Abidine Ben Ali ou de Saddam Hussein.

Contresens

Il y a une fausse neutralité dans l’écrit littéraire de Yasmina Khadra. A plusieurs reprises, le romancier fait parler son personnage en termes durs contre ceux qui le critiquent, qui lui reprochent sa réussite, les jaloux. On croit relire d’autres romans de Yasmina Khadra qui traîne la même amertume depuis des années. La dernière nuit du Raïs a un goût de gâteau presque raté. Le romancier, qui garde une certaine finesse dans la narration, est tombé dans la facilité de l’écrit prêt à emballer, prêt à consommer comme un sucre rapide. On n’apprend pas grand-chose ni sur la vie d’El Gueddafi ni les dernières heures qu’il a vécues. Ce n’est pas un roman-enquête, juste une fiction qui nous rappelle les frasques d’El Gueddafi, presque un roman historique.

La littérature est un champ vaste à labourer sous la pluie ou sous le soleil. Yasmina Khadra a juste creusé deux ou trois sillons pour «libérer» sa tête d’un livre qu’il voulait écrire depuis longtemps pour rendre «hommage» au guide libyen en prenant les chemins à contresens, en faisant mine de «plaire» à tout le monde. Exercice subtil  mais à haut risque. Mais Yasmina Khadra sait ce qu’il fait, lui qui cite Rabelais, Tolstoï et Shakespeare. «N’est jamais seul celui qui marche vers la lumière», écrit-il sur son site internet... El Gueddafi considérait la Lune comme son astre, «si rayonnante qu’elle faisait de l’ombre aux astres alentour», écrit le romancier dans La dernière nuit du Raïs.

 

Categorie(s): culture

Auteur(s): Fayçal Métaoui

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..