Abderrezak Dourari. Docteur de l’université de la Sorbonne, docteur d’Etat algérien, professeur des sciences du langage et de traductologie, université Alger 2 : Célébrer la triche et la médiocrité ?

Elwatan; le Mercredi 7 Octobre 2015
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Ce rituel vient couronner des études très sérieuses et des diplômes bien mérités validant une dure formation disciplinaire et pédagogique qui vaut son pesant d’or sur le marché des compétences mondiales. Et là, déjà, cette tradition de mandarinat est critiquable à bien des égards. Certaines «universités» algériennes voudraient ressembler à ces vraies universités, mais uniquement sous la perspective du rituel. Tout le monde sait que les diplômes algériens sont dévalués par l’inflation universitaire et qui n’ont gardé d’université que l’écriteau inscrit sur l’immeuble physique d’une architecture bancale.

C’est un jugement sévère ? Allez-y voir de plus près. A Alger 1 (fac centrale) ces rituels, auxquels j’ai souvent été aimablement invité, sont parfois choquants : ils commencent par la lecture du Coran par un étudiant «spécialisé» de la faculté islamique, puis vient le chant de l’hymne des étudiants ensuite celui national, après que les responsables de l’administration se soient installés dans leurs toges burlesques et sur scène. Ensuite défilent les lauréats emmitouflés dans des toges arborant des mines plus déconfites que joyeuses avec des hidjabs, des costumes afghans et des barbes de rigueur. Le discours du présentateur- maître de cérémonie est d’une mièvrerie singulière, ampoulé et moralisant à souhait rappelant la culture du Moyen-âge plutôt que celle des sciences et de l’avenir.

Chez nous c’est l’habit qui fait le moine ! Sur la scène, aucun scientifique, aucun membre du conseil scientifique, aucun professeur ! C’est à croire que seule l’administration autoritaire et incompétente a formé ces jeunes loups enveloppés dans des habits-camisoles de force et inhibés déjà avant même d’entrer dans la vie active.

Ils auraient ainsi au moins de quoi tenir ces petits veinards ! Voilà à quoi, en Algérie, on est réduit : loin de pouvoir mimer le sérieux de la formation disciplinaire et pédagogique des universités françaises et américaines, au lieu de montrer leurs meilleurs professeurs et chercheurs en toute occasion et en celles-là en particulier et au lieu de montrer leurs meilleurs étudiants vraiment méritants, on préfère mimer le rituel en le détournant encore une fois au profit de l’administration ! Evidemment ces diplômes dépréciés ne sont remis aux autres étudiants qu’après de longues attentes bureaucratiques ; et de ce fait c’est devenu un avantage pour les lauréats retenus de le recevoir le jour même !

Ces cérémonies sont comme le LMD. On a criminellement singé la forme, le nominalisme mais pas le contenu, et au moment où tout le monde criait au manque d’enseignants compétents (depuis la commission Algérie 2002 de feu Djilali Lyabes en 1996), on a multiplié le nombre des buildings appelés universités et généralisé la médiocrité et l’incompétence.

Les cérémonies dans les universités normales représentent un rite de passage par lequel le lauréat, en le passant, ressent qu’il a changé de personnalité : il appartiendra désormais à une communauté scientifique, une certaine autre classe sociale dotée d’une grande considération. Le savoir scientifique est haut placé dans ces contrées, mais vilipendé chez nous où l’allégeance, la corruption et la triche priment sur tout. La première triche qu’apprennent nos futurs cadres est cette cérémonie elle-même, vide qu’elle est de signification sociale et symbolique.

Categorie(s): etudiant

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