Abraz Mustapha : «Déterrer les morts enfouis par l’armée française... C’était ma façon de faire ma petite révolution !»

Elwatan; le Jeudi 16 Octobre 2014
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-Racontez-nous l’histoire depuis le début. Vous dites que vous pensez avoir assisté à l’enterrement de Maurice Audin et vous ajoutez : «Sans le savoir.» Expliquez-vous...

Oui, parce qu’à l’époque j’ignorais jusqu’à l’existence même de cet homme ! On était en 1957, j’avais 12-13 ans (je suis né en 1945 ). Il était 18h. Mes parents habitaient à une vingtaine de mètres du cimetière Ben Salah où j’avais l’habitude de garder ma vache. Un véhicule 4X4 est venu avec huit parachutistes à son bord. Ils n’étaient pas de la caserne de Oued El Alleug...

-Comment le savez-vous ?

A Oued El Alleug, ils n’avaient que des  jeeps et des GMC ! Bien que jeune, je savais les différencier : la jeep n’a que quatre roues, tandis que le 4X4 en a six ! En plus, ils n’avaient pas de harkis avec eux. Les militaires du lieutenant Argentin Lagaillard se faisaient accompagner de harkis, ces derniers représentaient les deux tiers de chaque convoi.

-Une preuve, donc, que les parachutistes n’étaient pas de la région ?

Oui ! Ils avaient l’habitude de venir y enterrer ceux qui mourraient sous la torture. Ils creusaient sommairement le sol, y mettaient le corps et le recouvraient à peine. Après leur départ, je découvrais le mort et j’essayais de l’identifier : si c’est quelqu’un de la région, j’informais sa famille pour qu’elle puisse l’enterrer décemment. C’était ma façon, à moi, de faire ma petite révolution ! Cette fois-ci, il y avait déjà une fosse ouverte qui avait été creusée en hiver et parce qu’elle contenait de l’eau, elle avait été délaissée. Ils ont, donc, jeté le corps dans la fosse et sont repartis après l’avoir, à peine, recouvert. J’ai «découvert» le corps. Ce que j’ai remarqué, en premier, c’est qu’il portait une veste légère de couleur claire qui ressemblait à du daim. Je l’ai recouvert parce que je ne l’ai pas reconnu. Et je n’en ai plus parlé.

-Pourquoi ?

Pourquoi en parler ? A qui en parler ? Pour dire quoi ? C’était pour moi un inconnu.

-Pourquoi en parler aujourd’hui, alors ?  Y a-t-il de nouveaux éléments ?

J’ai vu et entendu, dans une vidéo, Aussaresses dire que le corps de Maurice Audin «avait été enterré dans une fosse abandonnée, dans un cimetière, près de Koléa, en 1957».

-Comment êtes-vous sûr que c’était en 1957 que vous aviez assisté à cet enterrement ?

A cette période, mon frère est monté au maquis, il est venu en permission et il a rejoint les Frères. Ma mère a été hospitalisée, encornée par une vache. Ce sont des événements qu’on n’oublie pas facilement. Voici donc, mes repères historiques : en été, au mois de juin de l’année 1957, en plus de «la fosse déjà creusée, dans la région de Koléa» ! Vous ne trouvez pas qu’il y a trop de coïncidences ?! J’ai fait le rapprochement…

-Qu’avez-vous fait après ce «rapprochement» ?

Mon neveu a écrit à Josette Audin, sa femme, pour lui demander ce que son mari portait, le jour de son arrestation. Elle a répondu : «Une veste légère d’été.» Une raison supplémentaire, pour moi, de penser que le corps que j’ai vu enterrer en 1957, à Ben Salah, par les parachutistes, était «certainement» celui de Maurice Audin !

-Avez-vous retrouvé facilement, après tout ce temps, la fosse dans laquelle ils ont enterré le corps supposé de Maurice Audin ?

Oui ! On n’oublie pas ce genre de chose ! Je l’ai montrée à mon neveu qui l’a délimitée avec deux pierres blanches. L’endroit est encore «vide» : la preuve, pour moi, qu’on a certainement dû trouver des ossements…

Categorie(s): magazine

Auteur(s): Rahmani Mohamed

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