Al Chawq projeté au festival d'Oran du film arabe : l’hypocrisie sociale passée au scalpel

Elwatan; le Mercredi 19 Decembre 2012
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Oran
De notre envoyé spécial

La pauvreté peut mener à tout. Les personnes qui tombent entre ses griffes peuvent développer des traits démentiels, «changer» d’humanité. Al Chawq (L’envie), de l’Egyptien Khaled El Hagar, projeté lundi après-midi à la salle Maghreb à Oran, à l’occasion du 6e Festival d’Oran du film arabe (FOFA), explore ce vaste territoire qu’est la misère. L’histoire se passe dans le quartier populeux de Labban, dans la ville côtière d’Alexandrie. La mer n’est que rarement présente dans cette fiction. Même Hisham Gabr, le compositeur de la musique, la célèbre par le chant. Fatma (Sawsan Badr), femme qui paraît prise par les esprits et qui lit l’avenir dans le marc de café, tente comme elle peut de protéger sa famille, son fils Saâd, ses deux filles Awatif (Doaa Te’ama), et Shooq (Ruby). Des esprits du mal ? Possible. Son mari (Sayed Ragab), réparateur de chaussures, sombre dans l’alcool pour «noyer» son chagrin et oublier les jours sans le sou.

Fatma torréfie le café chez elle pour aider son époux. Jadis, elle avait fui sa riche famille de Tanta pour vivre «l’amour» avec cet homme qui ressemble aujourd’hui à une épave. L’amour plus fort que la fortune ? Pas si sûr. Saâd souffre d’insuffisance rénale. Les séances de dialyse coûtent au moins 350 livres. Trop cher pour la famille démunie. Le système de santé égyptien écrase les moins nantis depuis l’époque libérale de l’Infitah. Le régime familial de Moubarak n’a fait qu’enfoncer le clou et maintenir la ségrégation sociale. Fatma mendie pour tenter de sauver son fils malade. Dans le quartier, la solidarité est presque inexistante. Le père sollicite l’aide d’un commerçant qui vient d’ouvrir une nouvelle boutique. En vain. Au Caire, Fatma court les rues pour collecter de l’argent. De retour en Alexandrie, elle constate le décès de son jeune fils. Là, elle passe à l’action : «Je ne veux plus que la pauvreté emporte mes enfants.» Elle cherche l’argent aux cris de «mon fils meurt».

A la maison, les filles se sentent étouffées, surtout que la mère les opprime, au point de refuser un prétendant à Awatif, elles basculent et cèdent à la tentation charnelle. Pourtant, Fatma comptait sur l’argent qu’elle proposait aux uns et aux autres dans un quartier où se sont installées l’hypocrisie et la corruption. Le drame devient alors inévitable. A travers le personnage de Fatma, parfaitement interprété par Sawsan Badr, on voit bien où peuvent mener les dérives de l’autoritarisme. En voulant se jouer de tous, en aspirant à acheter le voisinage, Fatma a échoué. Elle était entrée dans le cercle infernal de l’autodestruction.

Une autodestruction qui va en s’élargissant. Ce qui est arrivé aux sociétés arabes actuellement est né également des abus d’un ordre étouffant et répressif. Awatif et Shooq sont dans une rébellion contre les interdits dressés par la mère. Dans ce film, le père, ou l’homme, est défait, humilié, effacé. C’est tout l’intérêt de ce scénario dense de Sayed Ragab qui a voulu, probablement, mettre toutes les contradictions sociales, qui ont certainement un pendant politique, dans un gros panier.

Le quartier symbolise le lieu, ou le pays, dans lequel l’affrontement peut se dérouler ou s’est déjà déroulé. Et où la cassure psychologique a fait déjà d’énormes dégâts, ouvrant des brèches dans la chair meurtrie de la société. Ce scénario a largement facilité la tâche au réalisateur qui a su mettre tous les ingrédients de l’émotionnel pour ne pas trahir la tradition égyptienne du mélo. Pas trop quand même. Malgré tout, ce film, qui a déjà obtenu un prix au festival du Caire, ose aller plus loin que ce qui est déjà convenu, admis.

La sexualité des filles, la sorcellerie, la corruption, la fausse solidarité entre démunis, la prostitution latente, la démission des hommes, l’éclatement de la famille... Tout y est dans ce drame, parmi les mieux élaborés du cinéma égyptien de ces dernières années. Pour la critique cairote, El Chawq a, quelque peu, annoncé la révolte du peuple égyptien contre le régime de Moubarak le 25 janvier 2011. «Le film a été attaqué dès sa sortie. Certains lui ont reproché de porter atteinte à l’image de l’Egypte. On nous a même intenté un procès. Dès qu’ils ont vu le nom de Ruby dans le casting, ils ont cru qu’il s’agit d’un film sexuel ! Le côté sombre de l’histoire est inspiré de la réalité. Nous avons en Egypte des personnes qui vivent dans des bidonvilles, dans la misère. Le scénariste a collecté plusieurs histoires et les a condensées», a expliqué Khaled El Hagar après la projection film.

Le cinéaste, qui a travaillé comme assistant avec Youssef Chahine, a rendu hommage à la comédienne Sawsan Badr. «Sawsan s’est bien adaptée de l’ambiguïté du personnage de Fatma. Une femme qui prétend être possédée. La comédienne a même changé la voix pour s’exprimer. Toute l’équipe du tournage était étonnée par ses capacités vocales»,
a-t-il dit.
 

Categorie(s): culture

Auteur(s): Fayçal Métaoui

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