Al Khouroudj Li Nahar primé au festival du film arabe à Oran : à la recherche de la lumière de la vie

Elwatan; le Mardi 25 Decembre 2012
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Halla Lotfy n’a aucune crainte de nager à contre-courant, de foncer dans le tas et de tenter de dépoussiérer les surfaces abandonnées. Son idée : imposer une nouvelle expression artistique par la persuasion et la force de la narration. Le cinéma indépendant, elle y croit. Son premier long métrage, Al khouroudj lil nahar  (Sortir au jour), est la parfaite illustration de ce souci esthétique. Le jury du 6e Festival d’Oran du film arabe (FOFA), présidé par Hadj Miliani, a bien ressenti cette puissance dans le film, en lui attribuant le grand prix, le Whir d’or. Prix bien mérité. Est-ce la victoire du cinéma indépendant qui, en Egypte, essaie de trouver un chemin ? «On parlera de victoire le jour où l’on sera dix ou vingt films indépendants à être sélectionnés en compétition officielle à Oran, ou dans d’autres festivals», nous a confié Halla Lotfy, après la cérémonie de clôture.

Mais que raconte Al khouroudj lil nahar? L’histoire de deux femmes, une mère et sa fille, qui s’occupent quotidiennement, à l’intérieur d’une modeste maison, d’un époux et d’un père malade. Paralysé après un AVC (accident vasculaire cérébral), le vieil homme (Ahmed Lotfy), qui a perdu l’usage de la parole et des membres, dépend entièrement d’elles. Deux mois après le tournage, Ahmed Lotfy décède. Les images de Mahmoud Lotfy (frère de la réalisatrice) font, au fil de longues minutes, ressortir ce mal être intérieur, ce désespoir à huis clos. Le visage décomposé de la mère (Selma Nadjar) exprime la lassitude par la situation de l’époux. Elle oublie qu’elle est infirmière de métier, se désintéresse et laisse à Souad (Dounia Maher) le soin de nettoyer, changer les habits, alimenter et déplacer le malade.

L’époux observe l’attitude négligente de sa femme, ce qui accentue sa détresse. Il vit déjà dans un autre parallèle. Avec des gestes mécaniques et routiniers, Souad, presque insensible au mal de son père, permet à l’homme de continuer d’exister. Cheveux en l’air, chemise de nuit, Souad, elle, a oublié de vivre. La visite d’un cousin soldat (Jalal Beheïri) lui rappelle qu’elle doit s’intéresser à son look, voir autre chose qu’un père malade et une mère démissionnaire. Souad sort.

Enfin ! Applaudissement dans la salle durant la projection. Le public comprend la délivrance. Elle marche hésitante dans la rue. L’enfermement lui a fait presque perdre la façon de se tenir dehors, d’aborder l’autre. Le rythme du film de Halla Lotfy est lent. Une lenteur qui se comprend, car il s’agit de se mettre «dans la peau» de cette fille d’intérieur qui ne voit nulle part la lumière de la vie. Même le matin lorsqu’il faut se lever, elle hésite, veut continuer de dormir, de se détacher du poids d’une existence sans saveur. La cinéaste a fait exprès de pâlir les couleurs pour exprimer ce spleen. Drame social, voire même psychologique, Al khourouj lil nahar  est complètement différent de ce que le public a l’habitude de voir dans le cinéma égyptien. Peu de cris, pas de pleurs, pas de comédie à la sauce légère, pas d’émotions surdosées, par de happy-end à l’indienne, pas de glamour, pas de chants extasiés… Rien.

Seuls les silences dans le film. Des silences bruyants. Le réalisme dans cette fiction est sincère, la démarche artistique soignée et la narration convaincante. Le spectateur résiste difficilement à la tentation de s’aligner du côté de Souad, au détriment même du père malade. Cet homme malade n’est-il pas finalement cette Egypte qui s’enfonce dans le passéisme et l’immobilisme ? Souad refuse son vécu, cherche la lumière du jour. C’est la quête de la liberté, la fin de l’enchaînement, du statu quo… C’est tout le désir de la société égyptienne aujourd’hui, voire arabe : en finir avec la lourdeur passée et prendre l’air des grands espaces.

Halla Lotfy s’est inspirée d’un ancien texte funéraire des pharaons, appelé par les historiens Le livre de la mort, d’où le titre en anglais Coming fourth by day  (Cela arrive quatre fois par jour). Ce texte est également connu sous le titre  Le livre pour sortir au jour. Pour les anciens Egyptiens, «le jour» est le symbole d’opposition à ce qui est ténébreux et à tout ce qui porte l’anéantissement. «Les pharaons avaient toujours cru à la nouvelle chance de vie. Pour eux, la mort n’avait pas qu’une seule dimension (…) La lenteur dans le film est un choix artistique. Je crois qu’il faut changer la manière de raconter les histoires. Le cinéma égyptien évoque aujourd’hui des situations qui sont éloignées de la réalité de la société.

Ce n’est qu’une pâle copie d’Hollywood. Durant les trente dernières années, il y avait une volonté délibérée de détériorer le goût du spectateur égyptien avec un flux de comédies romantiques, de thriller et de films d’action. Propager l’art de mauvais goût est une manière d’humilier les gens», a souligné Halla Lotfy après la projection du film à la salle Maghreb, à Oran. Pour toutes ces raisons, Halla Lotfy a décidé de boycotter le dernier Festival international du cinéma du Caire.  Halla Lotfy a consacré quatre ans pour le tournage de ce film à petit budget.

«Nous savions qu’aucun producteur ne serait intéressé par le projet. Notre idée était de rompre avec tout ce qui existe sur le terrain, avec le cinéma dominant. Le cinéma égyptien ne se renouvelle pas. Nous voulons tenter autre chose, nous aventurer pour marquer un certain éloignement par rapport au cinéma commercial. Cela donne une liberté. Aujourd’hui, de jeunes cinéastes veulent créer un syndicat et un réseau de distribution de films indépendants pour contourner le diktat du marché. Nous allons adopter un code d’éthique, car nous sommes contre le star-system, les films du genre et les superproductions. La révolution nous a émancipés et la société accepte de voir autre chose sur le grand écran», a-t-elle expliqué.

En 2010, Halla Lotfy a créé Hassala Productions, pour soutenir et produire des films indépendants.  Halla Lotfy a obtenu le prix de la Meilleure réalisatrice arabe au dernier Festival du film d’Abu Dhabi pour Al Khouroudj Lil nahar. The International Federation of Film Critics (Fipresci) lui a donné également son prix lors du même festival. C’est le premier film égyptien à obtenir cette distinction en cinquante ans d’existence de la Fipresci, qui regroupe les meilleurs critiques du monde. Halla Lotfy, qui a étudié les sciences politiques à l’université du Caire et le cinéma au Cairo Film Institute, a collaboré avec Al Jazeera pour une série de sept documentaires sur Les Arabes de l’Amérique du Sud. Lors de la cérémonie de clôture du Festival d’Oran, la cinéaste égyptienne a, en présence de réalisateurs pro-Bachar Al Assad comme Ghassan Shmeit, eu le courage de crier : «Solidaire avec le peuple syrien et avec la révolution en Syrie. Une révolution qui résiste malgré l’indifférence mondiale et qui va vaincre.»  
 

Categorie(s): culture

Auteur(s): Fayçal Métaoui

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